Face à l’insécurité sociale (désamorcer les conflits entre usagers et agents des services publics)

Suzanne Ronsenberg et Marion Carrel, La découverte, collection Alternatives Sociales, Paris, 2003, 224 pages, 17 euros
 octobre 2003
par  Sonia Pignot
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Selon Hannah Arendt, les hommes sont impuissants lorsqu’ils n’ont plus accès à la parole et à l’action, la parole n’existe plus dès lors qu’elle ne circule plus, que toute trace de dialogue disparaît et qu’une personne détient le pouvoir de dire tandis que les autres sont réduits à la fonction d’entendre et de transmettre. La violence se combinerait alors avec l’impuissance et réduirait les individus isolés à des êtres sans voix et sans parole. La seule alternative à cette violence serait la qualité des hommes à agir ensemble, ce serait par l’action et la parole communes que l’on pourrait se révéler et prendre conscience de qui on est et de ce qu’on peut faire dans la société, premier et indispensable préalable pour comprendre et agir.
C’est en référence à cette thèse que s’articule le livre de Suzanne Rosenberg et de Marion Carrel, livre qui retrace près de vingt ans d’intervention dans les quartiers jugés sensibles. L’ouvrage est construit à partir et autour de longues années de pratique, de mise en œuvre de "groupes de qualification mutuelle". Suzanne Rosenberg et Marion Carrel font un véritable plaidoyer pour une démocratie participative qui placerait au centre des décisions et des innovations sociales et institutionnelles la parole des "gens ordinaires". Plaidoyer pour une participation active, véritable outil de médiation qui serait à même de transformer un climat d’insécurité sociale en une dynamique de création collective permettant la confrontation positive de mondes, de cultures différents voire a priori opposés : jeunes/police, usagers/professionnels, élus/habitants etc.. Les "groupes de qualification" mutuelle seraient des lieux de médiation où s’exercerait une véritable démocratie comme lieu de débat entre l’Etat et la Société civile. C’est donc à un véritable changement de paradigme que nous invitent les auteures, tant les pratiques politiques et administratives sont ancrées dans une idée du pouvoir et du "savoir expert" détenus par une certaine technocratie. Montesquieu dans l’Esprit des Lois ne nous rappelait-il pas déjà que "le grand avantage des représentants c’est qu’ils sont capables des discuter des affaires, le peuple n’y est point du tout propre, ce qui forme un des grands inconvénients de la démocratie. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée".
Certains se satisferont alors de l’apparition un peu partout dans les grandes villes des Conseils de Quartier, haut lieu de la démocratie en marche ! D’autres se rassureront en relisant le Contrat de Ville 2001/2006 qui met au cœur de sa démarche la "participation des habitants". Les politiques auraient-ils enfin compris que le partage du pouvoir était possible ? Mais là encore ne cédons pas à une naïveté béate, la "participation des habitants" n’est pas si subversive que cela comme nous le rappelle Pierre Calame "Participez, participez, vous dis-je ! On entend partout dans le monde la même injonction. Elle ne s’adresse évidemment qu’aux habitants. La notion de participation est presque aussi fourre-tout que celle de partenariat. S’y côtoient le meilleur et le pire". Le livre souligne la limite d’action de cette démarche de démocratie participative, montrant que les Conseils de Quartier existants se heurtent à la récurrente question de la représentativité. Dans bien des cas ils ne font que reproduire à plus petite échelle le système représentatif : "l’observation des dispositifs pérennes donne à voir les tensions entre la figure de l’habitant qui se technicise au contact des experts et la figure de l’habitant détenteur de savoir de proximité". L’habitant finit souvent par partager le langage technique des élus et des experts, ne représentant que lui-même auprès d’un petit groupe d’habitants élus par l’élite.
Dès lors, les Conseils de Quartiers deviennent des lieux très "technicisés" où la prise de parole reste "cadrée", voire confisquée par ceux qui ont déjà une certaine connaissance du langage et des codes usités par une certaine technocratie. Ainsi, comme le souligne ADT-Quart-Monde, "la représentation reste un des privilèges que les non-pauvres n’acceptent pas de partager".
Alors, que faire ? Suzanne Rosenberg et Marion Carrel tentent de proposer une alternative à cette démocratie participative défaillante. Il ne s’agit pas de faire table rase du passé mais de déclencher des petites transformations locales émanant des citoyens, de réhabiliter l’activité politique au quotidien, de démocratiser l’action publique et de répondre à ces questions lancinantes : qui prend les décisions, pour qui et comment ?
L’actualité sociale et politique nous renvoie plus que jamais à ces interrogations fondamentales pour notre démocratie : quand les "gens d’en bas" tentent de se faire entendre, témoignent de leur mécontentement, sont-ils entendus ? Quand bien même ils s’organisent pour proposer des alternatives, sont-ils écoutés ?
Face à une insécurité sociale sciemment organisée et mise en œuvre par un système ultra-libéral, la méthode portée dans ce livre n’a pas la prétention d’apporter de solution. Les auteures ne font de leur ouvrage ni une recette miracle capable de soulager la souffrance dont sont victimes les plus fragiles d’entre-nous, ni un manuel de luttes collectives. Ce livre, résolument didactique et optimiste, à la lecture agréable, bute toutefois sur certaines questions de fond et aurait gagné en profondeur par un apport théorique et politique plus développé.

Gageons néanmoins que la philosophie de cette démarche essaime. Gageons que l’émergence des mouvements alter mondialistes, l’effervescence qui règne autour de la préparation du Forum Social Européen et l’apparition de dizaines de collectifs locaux soit le prélude à une "révolution copernicienne" de notre système de représentation politique. Gageons que ces mouvements ne céderont pas aux sirènes du pouvoir et sauront partager le peu de représentativité qu’ils auront gagné ! Pour conclure de nouveau avec Hanna Arendt, il devient urgent de "réhabiliter la politique comme expression de la puissance des hommes qui agissent en commun et réactivent sans cesse des lieux et des temps de réflexions".


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