Les murs-à-pêches, de la friche agricole à la ville durable

mardi 10 mai 2005
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Au-delà des clichés qui imaginent les banlieues comme une succession monotone de barres et de tours, l’exemple des "murs-à-pêches" de Montreuil illustre des réalités plus complexes où se mêlent des enjeux tels que la coexistence entre différentes populations, la conception des espaces collectifs ou la place de la nature en ville, enjeux qui sont bien souvent totalement oubliés par les politiques d’aménagement. Entretien avec Christian Binétruy, Mathieu Hardy et Concetta Sagrigoli

Système original de murs qui emmagasinaient la chaleur pour la restituer pendant la nuit, permettant de cultiver la pêche au Nord de la Loire, les "murs-à-pêches" de Montreuil constituent aujourd’hui une zone en friche de près de 40 hectares au cœur de la mégapole parisienne, et suscitent bien des convoitises. La mobilisation des habitants avait déjà permis l’annulation d’un premier projet de Zone d’Aménagement Concerté (ZAC) au tournant des années 90. Les habitants et les associations, en particulier MAP qui occupe et anime deux parcelles depuis 1994, y mènent des activités (jardins familiaux ou collectifs, promenades de découvertes, chantiers européens pour restaurer les murs, événements culturels, etc.) qui démontrent qu’il est possible de faire vivre le lieu autrement que par l’habitat et par l’activité. Se dessine ainsi un autre futur pour le site : un espace collectif de promenade, d’éducation à l’environnement et d’activités horticoles adaptées inscrit dans un projet de ville durable. Mais la municipalité a finalement retenu un projet d’implantation de pavillons et d’activités qu’elle essaie, face aux critiques, de promouvoir à grand renfort d’arguments écologiques. Dans leur d’élaboration de propositions alternatives au projet d’urbanisation de la municipalité, les associations locales ont obtenu le concours d’étudiants de l’Ecole d’Architecture de La Villette. Entretien avec Christian Binétruy, architecte et urbaniste, et Mathieu Hardy et Concetta Sagrigoli, étudiants qui ont participé à ce travail sur les murs-à-pêches en 2000-2001.

Comment et dans quel contexte s’est engagée cette démarche de coopération entre l’école de La Villette et les militants locaux ?

Christian Binétruy : Face aux propositions d’aménagement présentées par la municipalité, les militants de MAP, l’association de défense des murs-à-pêches, avec d’autres habitants non constitués en association, se sont dit qu’ils devaient faire appel pour les aider à des gens qui avaient une certaine pratique dans le domaine du développement durable et de l’applications d’exigences environnementales aux projets urbains et architecturaux. La question de la participation des habitants et de leur opposition aux projets d’aménagement a une longue histoire en France, qui a démarré au tournant des années 70, avec notamment l’expérience de l’Alma-Gare à Roubaix [1], qui les a particulièrement retenus. Raoul Pastrana, qui y avait participé, est donc venu raconter l’histoire de l’Atelier Populaire d’Urbanisme, soulignant que le contexte de l’époque était très différent, qu’il y avait à Roubaix une solidarité très forte, issue de la tradition ouvrière, tandis qu’ici on avait affaire à des points de vue divergents, des catégories socio-professionnelles différentes : il y avait des envies de débat, mais pas d’ampleur de mobilisation comparable. Tout en constatant ces différences de contexte, la décision a été prise de lancer l’Atelier Populaire d’Urbanisme de Montreuil (APUM) au début de l’année 2000. À partir de ce moment, il s’agissait de travailler, de réfléchir, amasser des connaissances, analyser... Les militants pouvaient le faire un petit peu, mais le citoyen de base ne dispose pas d’assez de temps et de moyens pour mener tout un tas de choses de front. Dans les expériences passées, c’est souvent le recours aux structures universitaires qui a permis de mettre en forme des programmes d’aménagement, véritables alternatives aux projets concoctés par les pouvoirs institutionnels insensibles à l’expression des besoins locaux. Une démarche de collaboration a donc été engagée avec l’école d’Architecture de Paris La Villette et ses enseignants.

Comment s’est déroulé le travail des étudiants l’année dernière, et quels enjeux a-t-il fait ressortir ?

Mathieu Hardy : On s’est donc lancé sur une première réaction par rapport au projet de la mairie, qui vise à construire sur le site des murs-à-pêches avec un programme qui est assez simple à exposer : un lotissement de 250 pavillons sur des parcelles de 300 m2 et, en périphérie, des activités.

Concetta Sagrigoli : Ces activités n’ont strictement rien à voir avec les murs-à-pêches, aussi bien en ce qui concerne leur nature qu’en ce qui concerne la dimension des parcelles. Ce sont des choses très à la mode comme de grandes boîtes de services, du tertiaire avancé. En ce qui concerne les gens qui habitent déjà sur les murs-à-pêches, en particulier les nomades, la mairie disait qu’il devait y avoir un processus naturel d’adaptation à cette nouvelle façon de vivre. Mais pour les nomades, le pavillon est quelque chose de tout à fait étranger. Enfin, au-delà du projet lui-même, ce que l’on dénonçait aussi, c’était la manière dont il a été mené, sans participation des habitants.

Mathieu Hardy : La thématique qui est ressortie tout de suite était celle de la mutation, des transformations qui s’opéraient sur ce territoire, et de la manière de les gérer. Notre équipe est partie là-dessus : comment arriver à gérer ce territoire, qui doit participer, qui doit intervenir ? C’était en gros une réflexion sur les acteurs.

Concetta Sagrigoli : On a eu vraiment conscience de l’enjeu politique vers décembre, et c’était un peu enivrant, on s’est senti partie prenante de ce combat, de manière extrêmement réelle. Et on a essayé aussi de réfléchir sur la manière dont l’APUM pouvait élargir un peu ses relations pour se donner une base économique et un poids politique solides.

Christian Binétruy : Cela a abouti au projet d’un Centre d’Etudes et d’Expérimentations sur les Mutations Urbaines qui soit localisé sur le site et qui soit une plate-forme d’échanges où l’on puisse se poser la question des premières actions, des priorités d’intervention à l’intérieur et à l’extérieur.

Les étudiants, cette année comme l’année dernière, ont ainsi été amenés à élargir leur champ d’investigation, à aller au-delà du site lui-même pour s’intéresser aussi aux quartiers alentour...

Christian Binétruy : Par provocation, au début de cette année j’ai dit aux nouveaux étudiants qu’il s’agissait d’un combat dans lequel ils allaient devoir s’insérer. Certains ont réagi en disant "Mais on ne fait pas de politique dans une Ecole d’Architecture...". Après avoir gratté et fouillé, cette question devient secondaire, parce qu’ils s’aperçoivent qu’il y a des enjeux qu’il faut éclaircir, que ce n’est pas seulement une question de sauvetage du passé, ni même seulement une question du présent, mais qu’il s’agit de contribuer à donner une idée de ce que ce lieu, ces quartiers, et la ville au sens large, peuvent progressivement devenir. Finalement ils ont considéré que ce site est manifestement un lieu de partage, un trait d’union entre différents quartiers et différentes populations, et que la cession du territoire à la petite propriété privée est assimilable à la subtilisation d’un bien commun, sans retour possible. La municipalité semble ignorer les leçons du passé : les expériences consistant à placer des maisons individuelles sous les fenêtres des HLM se sont toute soldées en France au cours des dernières décennies par des affrontements entre groupes sociaux. Les étudiants ont travaillé sur la sensibilité du voisinage par rapport au site. L’équipe qui a mené cette enquête a observé, et c’est un peu une surprise, que même si le voisinage est finalement très proche des murs-à-pêches et que beaucoup de gens les voient de leurs fenêtres, tous les secteurs vivent en leur tournant le dos. On peut faire ainsi le tour du site et, alors que les étrangers et les visiteurs qui se promènent tombent sous le charme du site et pensent que les gens du voisinage doivent s’y précipiter, on se rend compte que non, ils ne s’y précipiteront pas.

Concetta Sagrigoli : On a interviewé une femme qui travaillait à côté des murs-à-pêches. Elle n’était pas de Montreuil, arrivait le matin avec le RER, travaillait toute la journée et ne ressortait que pour rentrer chez elle. Quand on lui a parlé des murs-à-pêches, elle n’en revenait pas, parce qu’elle avait lu des choses à ce sujet et rêvait de les voir, sans savoir qu’ils étaient derrière son dos.

Christian Binétruy : On s’aperçoit que le projet municipal colle parfaitement à l’image que le voisinage se fait du site. Pour les gens alentour, le site n’existe pas, parce qu’il est occulté, et ceux qui y vont disent que de toutes manières, il est vide, ou alors il y a des gitans, voire même peut-être des sorcières... La stratégie municipale consiste à faire en sorte qu’après avoir bouclé, après avoir laissé détruire les murs par des sociétés qui font des dépôts n’importe comment, après avoir mis des tôles bleues pour fermer le périmètre, les habitants sont amenés à penser que c’est un lieu sale, où il doit y avoir du trafic et une certaine insécurité et que, grâce au projet municipal, il va être habité, propre, avec des rues. Entre le sale et l’inquiétude générale d’une part, et d’autre part un sentiment de sécurité (qui n’a pas de fondement, mais ça marche comme ça), il y a une adhésion de fait.

Concetta Sagrigoli : Il y a quand même actuellement un usage du site qui est significatif, c’est celui des écoles, les promenades sur le site avec les élèves. À partir du moment où il y a une volonté forte de certaines personnes, on peut construire des événements sur le site.

Christian Binétruy : C’est vrai qu’il y a énormément d’initiatives très positives, mais il faut également aller au-delà, car ce qui est de plus en plus certain, c’est qu’il y a une méconnaissance générale de ce site et donc, pour une bonne partie du voisinage, celui qui va le nettoyer et l’aménager a forcément raison. Quand on est dans une situation comme celle-là, proposer quelques initiatives, même extraordinaires, ne suffit pas. C’est pour cette raison qu’on insiste de plus en plus sur la nécessité d’associer le voisinage, les comités de quartier et les associations, pour faire en sorte que les quelques ébauches d’idées ne restent pas la propriété d’un petit réseau, mais passent complètement dans le débat public. Il y a d’autres questions, comme de voir comment on peut aussi se préoccuper des modes de vie des habitants alentour. Parler de la friche, mais parler aussi des changements qui doivent s’opérer dans tout le secteur. C’est important parce que c’est à mon avis la seule échappée. Le combat pour que ce lieu ne soit pas investi par un lotissement, mais pour que le plus grand nombre puisse s’y exprimer, ne peut être gagné que si tous ceux qui sont autour et qui sont des exclus de ce lieu - que ce soit dans les pavillons, dans les HLM ou dans les roulottes - y voient eux aussi une amélioration, et une préoccupation identique sur la valorisation de leur cadre de vie.

Comment les objectifs et les manières de travailler de l’APUM ont-ils évolué depuis le début de la collaboration avec les étudiants ?

Mathieu Hardy : L’un des problèmes l’année dernière était qu’il y avait trop peu de possibilités d’échange entre les étudiants et l’association, mais cela a évolué au fil de l’année. Je pense que cette année il y a plus de contacts.

Christian Binétruy : L’an dernier dominait l’idée de fonctionner sur des principes qui pouvaient ressembler à ce qu’on imagine comme étant la démocratie directe. Il y avait des gens qui exprimaient leur point de vue et qui écoutaient le point de vue des autres, mais quand il s’agissait de faire part d’un point de vue collectif, ils avaient du mal parce qu’il y avait une espèce de respect mutuel très fort. On a progressé par petites idées, distillées par les enseignants qui inventaient des échéances pour accélérer les choses, telle réunion dans une école, etc. Depuis septembre, le groupe a plus de facilité à émettre un avis collectif, mais cet avis est beaucoup moins empreint de doute qu’avant, il a plus de certitude. Car les échéances approchent : arrêté de classement [2], révision du Plan d’Occupation des Sols et phase de concertation dans le cadre du Plan Local d’Urbanisme.
Un an d’investigations entre habitants et étudiants a conduit à s’interroger sur d’autres façons de penser la ville présente et à venir. On a par exemple débattu sur le fait que si l’on avait à faire, il faudrait peut-être que ce soient des constructions éphémères. On a les moyens, les connaissances, les technologies adaptées à cette logique de "je monte et je démonte, je monte parce qu’il y a un groupe qui un jour pousse à s’installer, à expérimenter des choses, et puis le lendemain c’est peut-être un autre truc", et les espaces collectifs sont peut-être des espaces qui ne sont pas oblitérés par une idée ou un aménagement. C’est vraiment la question que l’on touche avec les murs-à-pêches : si cet espace est sauvegardé, c’est un espace qui peut permettre à ce secteur de tenter de penser la ville de demain dans d’autres relations, guidées par la recherche d’un intérêt général soutenable. À Berlin, c’est arrivé avec l’aéroport de Tempelhof, qui pendant le blocus permettait aux avions de l’Ouest d’atterrir dans cette enclave à l’Est. Beaucoup d’investisseurs projetaient des opérations immobilières incroyables, mais les habitants du coin, un peu écolos sur les bords, ont dit "Attendez, depuis qu’il n’y a plus d’avions, il y a un écosystème original qui est en train de s’installer", et finalement ils ont obtenu la protection. Il ne pouvait venir à l’idée de personne d’interrompre cette reconquête de l’espace par la nature, car elle ouvrait un nouveau champ d’observation et d’éducation sur les ressources naturelles en milieu urbain.

Quels sont les éléments de propositions alternatives qui ont été élaborés au cours de la première année de travail avec les étudiants ?

Mathieu Hardy : Notre travail c’était non pas de proposer des solutions, mais une façon de travailler ensemble. Tout au long de l’année, on s’est exprimé en termes de potentialité, à travers un nombre d’idées presque illimité, et non pas en termes de programmation au sens d’un plan d’urbanisme avec du zoning, des lotissements ici, des activités là, de l’habitat collectif ailleurs. Nous entendions montrer que le projet municipal était quelque chose qui ne bougera pas, alors que la ville, c’est quelque chose qui s’inscrit dans la durée, dans le long terme, et que justement il ne fallait pas proposer quelque chose de figé. La ville n’est jamais finie.

Christian Binétruy : Pour le festival des murs-à-pêches en juin dernier, on a demandé aux étudiants de produire chacun trois idées par rapport au travail global qu’ils avaient mené au cours de l’année. Elles ont été regroupées sous le titre "100 idées pour les murs-à-pêches". Certains se sont dit par exemple que les habitants des quartiers alentour pourraient avoir des demandes en termes de salles de danse. Or, il suffirait de mettre un parquet provisoire entouré de quatre murs, et on aurait ainsi la première salle de danse de plein air. C’était ce genre d’attitude : oser inventer, les besoins, cela se négocie, cela se débat, aujourd’hui c’est là, demain c’est ailleurs". Tout le monde s’est mis à décliner dans ce cadre-là, pour montrer qu’il ne s’agit pas d’un espace dans lequel il n’y aurait qu’une idée à mettre, mais des milliers, et, pour le démontrer, en ébaucher un certain nombre. D’autres étudiants ont étudié l’histoire et montré que le système des murs était un exemple idéal de démarche de développement durable. L’arboriculteur du XVIIe siècle prend en compte l’argent qu’il a dans la poche, les moyens humains, la notion de marché, la nature du sol, les effets climatiques, et cherche comment il va pouvoir en tirer le meilleur parti. Il arrive ainsi à avoir une protection au vent pour que les plantes se développent tranquillement, un mode d’accumulation par inertie de ces murs, et une température qu’il arrive à réguler dans des variations qui ne menacent pas le développement des fruits. Essayant de suivre cette inspiration, les étudiants se sont dits : il y a tant de linéaire de murs exposés Sud, un mur exposé Sud aujourd’hui en Ile-de-France produit tant de kilowattheures par an si l’on y place des panneaux photovoltaïques. On pourrait donc imaginer atteindre une autonomie énergétique pour les activités à mener sur le site. Ce vieux mur has been peut fournir le support d’une technologie moderne... CQFD.

Entretien réalisé par Olivier Petitjean


[1L’Atelier Populaire d’Urbanisme a regroupé à partir des années 70 des professionnels (architectes, urbanistes, sociologues) et des habitants du quartier de l’Alma-Gare à Roubaix en lutte contre les projets municipaux de remplacement du quartier par des tours. Une bonne partie des propositions alternatives élaborées par l’APU ont finalement été retenues. Cette démarche comportait un certain nombre d’innovations dans d’autres domaines comme l’éducation ou les services de proximité (première régie de quartier en France).

[2Sous l’action des militants locaux et des élus écologistes, qui ont invité Dominique Voynet à visiter le site, le Ministère de l’Aménagement du Territoire et de l’Environnement a engagé début 2001 une procédure de classement du site, retirant à la municipalité, au moins provisoirement, le pouvoir de décider de l’avenir de ce site au profit de l’Etat. Mais la préfecture de Seine-Saint-Denis penche plutôt du côté du maire.


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