L’enfer sans terre

vendredi 9 septembre 2005
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Alirio Bervian et François Glory connaissaient bien Dorothy Stang, la sœur assassinée dans l’Etat du Para parce qu’elle dirigeait un projet d’utilisation durable de la forêt. Ces deux prêtres sont membres de la Commission pastorale de la Terre (CPT), organisation catholique issue de la Théologie de la Libération, un courant de l’Eglise très engagé auprès des mouvements sociaux. François Glory, un Français, a longtemps été le coordinateur de la CPT pour la région de la Transamazonienne. Le père Alirio Bervian travaille toujours dans cette zone où les conflits pour la terre sont innombrables. Selon eux, la confusion s’est accentuée depuis l’arrivée de Lula au pouvoir.

EcoRev’ - Que nous apprend la mort de la sœur Dorothy sur la situation politique en Amazonie ?

François Glory - La politique, c’est comme un ordinateur : quand deux programmes fonctionnent en même temps, cela ne marche pas.
Le territoire sur lequel travaillait la sœur Dorothy avait été cédé par la Sudam (une agence de développement de l’Amazonie dissoute suite à des affaires de corruption) à un fermier qui n’y a jamais rien fait.
Lorsque Lula est arrivé, tout le monde s’est exclamé : "le gouvernement est à nous !" C’est vrai qu’il développe du micro-crédit et des projets sociaux pour financer les petits agriculteurs. Dorothy Stang venait d’obtenir l’appui du gouvernement pour installer 60 familles en projet de développement soutenable, avec agriculture familiale et exploitation durable de la forêt.
Mais dans le même temps, le gouvernement soutient financièrement les gros fazendeiros (fermiers) au nom de la modernisation de l’agriculture, pour faire du Brésil un champion. La terre est donc vendue au secteur le plus dynamique, le soja. Même l’Incra (Institut de la réforme agraire) qui devrait protéger les petits agriculteurs, accorde des terres aux planteurs de soja, souvent alliés aux trafiquants de bois. Qui eux même payent les députés...
Dorothy a mis le doigt sur ces conflits et a tenté de résister contre ces intérêts. Le commanditaire de son assassinat est représentatif d’un petit groupe intermédiaire qui tente de s’approprier les terres pour les revendre ensuite aux plus offrants. Mais sa mort n’est pas isolée : deux syndicalistes ont encore été tués depuis.

La situation est donc très difficile aujourd’hui : en plus des conflits traditionnels entre fazendeiros locaux, grileiros (qui s’approprient illégalement des terres) et petits agriculteurs, nous avons désormais l’intervention du lobby du soja. Aussi incroyable que cela paraisse, il y a plus de conflits que sous Cardoso, car les petits agriculteurs et les sans-terre osent affronter les fazendeiros, pensant que le gouvernement va les appuyer. Mais ce n’est pas le cas, et l’impasse est terrible.
Dans l’Etat du Maranhão où j’enseigne, les militants de la CPT et même du Parti des Travailleurs ne supportent plus d’entendre le nom de Lula : c’est selon eux un traître qui n’a pas hésité à s’allier aux Sarney (la famille de José Sarnez, l’ancien président de la République, gouverne le Maranhão depuis des décennies), les plus grands grileiros de l’Etat.

Qu’en est-il de la réforme agraire ?

Alirio Bervian - Les gouvernements antérieurs se contentaient de montrer des statistiques de paysans installés sur des terres, sans rien réaliser derrière. Ces installations sont complètement désorganisées, sans infrastructures, écoles ou routes, souvent même sans accès à l’énergie ou aux télécommunications. Lula cherche à régulariser ces installations. Mais la priorité aujourd’hui, c’est leur accompagnement technique, fournir des machines agricoles, aider à organiser politiquement les nouvelles communautés. Donner des terres ne suffit pas.
D’autant que les conflits ne sont pas seulement d’intérêt, ils sont aussi culturels. Le Brésil a toujours connu à la fois la division interne - indiens contre colons, fazendeiros contre esclaves noirs... - et la dépendance externe. Mais le pays s’est tout de même bâti grâce à des colons - italiens, allemands, etc. - qui ne demandaient pas au gouvernement ce qu’ils devaient faire. Ils s’adressaient à lui uniquement pour savoir où s’installer, puis ont construit de grandes villes organisés. Aujourd’hui, les Brésiliens sont très dépendants de l’Etat après de 20 ans de dictature noire, sous le régime militaire qui éliminé tous les leaders, puis 8 ans de dictature blanche de Fernando Henrique Cardoso, qui a accru la dépendance externe et le poids de la finance.
Depuis 23 ans, la sœur Dorothy luttait seule, elle aurait déjà dû être tuée 10 fois. Elle portait également seule un projet qui n’aurait de toutes façons jamais vu le jour sans l’aide du gouvernement. Nous avons surtout besoin d’un vrai changement de mentalités.

François Glory - Lula n’a rien fait pour la réforme agraire, ce n’est pas sa priorité. En tant qu’ancien ouvrier, qui a travaillé dans l’industrie automobile, il n’a pas la sensibilité des paysans. Le développement passe selon lui par la création d’emploi dans les villes. Mais il existe un poids social qui fait qu’il doit tout de même montrer un certain intérêt pour cette question. Les aides financières ont été facilitées pour les petits projets agricoles ou pour que les agriculteurs puissent envoyer leurs enfants à l’école (sur le rythme 15 jours de scolarisation et 15 jours de travail aux champs).
Mais peu d’efforts sont fournis en direction de ceux qui souhaitent s’installer car Lula ne croit pas que des petits agriculteurs vont aider le Brésil à tenir le rôle qui doit être le sien. C’est vrai que la petite paysannerie vit souvent dans des conditions dignes du Moyen Age. Donc, comme en Europe, les entreprises remplacent le petit peuple dans les campagnes. Lula pense ainsi résoudre la question sociale en résolvant la question économique. Il est peut être en passe de gagner la bataille économique : 2 millions d’emplois ont été créés dans industrie (et même plus de 4 millions en comptant les emplois dans le secteur informel) et le Brésil a vraiment besoin de rénover ses infrastructures obsolètes, comme les routes ou les ports. Pourquoi faire une réforme agraire si le paysan ne peut pas écouler ses produits ? Des réformes structurelles pour moderniser Brésil auront peut être lieu s’il est réélu.

La CPT lutte depuis longtemps contre le travail esclave pratiqué par les grands propriétaires, surtout en Amazonie. Un projet gouvernemental entend pénaliser plus lourdement ce crime. Qu’en pensez-vous ?

Alirio Bervian - Il est très bon : si un propriétaire est surpris à faire travailler des esclaves, sa terre sera retirée sans indemnisation et mise immédiatement à disposition de la réforme agraire. Aujourd’hui, les victimes sont indemnisées après libération, mais les propriétaires jamais condamnés, alors qu’ils envoient en plus des gachettes pour tuer leurs anciens esclaves et récupérer leur argent ! Par ailleurs, ces travailleurs, sans emploi à leur libération, sont à la merci des gatos (chats) qui les envoient en esclavage dans d’autres fazendas. Si le projet passe, ils bénéficieront d’un bout de terre. Le texte renforce aussi les exigences quant aux conditions de vie : ceux qui habitent dans des taudis dans lumière, fenêtre, eau ou ce qu’il faut pour cuisiner pourront être considérés comme étant en esclavage. C’est une vraie réforme pour obliger les employeurs à s’occuper correctement de leurs travailleurs.
Mais ce projet a déjà capoté une fois car la majorité des députés et des banques possèdent des fazendas avec sans doute des esclaves pour les entretenir. Au Brésil le pouvoir reste fortement lié à la terre.

Propos recueillis et traduits par Simon Barthélémy