Les paysans sont de retour

vendredi 1er décembre 2006
par  Jean-Louis Peyroux
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Silvia Pérez-Vitoria

Actes Sud, 2005, 268 pages, 20 euros

Comme un clin d’œil à la thèse de Henri Mendras sur la "fin des paysans", ce livre nous montre des êtres bien en vie. "Bien sûr il y en a moins", résume Silvia Pérez-Vitoria, "bien sûr ils continuent à disparaître, bien sûr, dans certaines régions, c’est tout un mode de vie qui a été anéanti. Mais, contre toute "rationalité économique", ils sont toujours là, ils représentent encore la moitié de la population du monde et maintenant ils commencent à se faire entendre. Ce qu’ils ont à nous dire nous concerne tous. De quoi parlent-ils ? Ils parlent de la nature, de la terre, des arbres, des plantes, de l’eau, des animaux. Ils parlent d’un autre rapport au travail, à la technique, à l’échange". Mais aussi une autre conception de la propriété. En Afrique, en Asie et en Amérique latine, il y a encore une propriété communale de la terre. Mais il y a 500 millions de paysans sans terre dans le monde sur 1,3 milliard. "En France", dit l’auteure, "à l’initiative de la Confédération paysanne, des paysans commencent à s’installer sur des terres sans faire appel aux aides contraignantes qui leur sont proposées". Car il y a des "mésusages" de la terre. C’est ainsi qu’une grande partie des latifundia n’est pas ou peu cultivée. Ailleurs, les terres agricoles ont été vouées à l’industrialisation, alors que la réversibilité est quasi nulle.
A l’inverse, l’auteure vante le programme de Via Campesina (organisation internationale dont fait partie la Confédération paysanne) qui "vise une refonte fondamentale des systèmes agricoles de manière à favoriser la petite production fermière et les petits circuits de consommation". La propriété elle-même est l’objet d’un changement. C’est le cas en France avec la gestion collective des terres du Larzac.

Mais c’est du cœur même du statut du paysan que viendra le problème principal : l’exploitation sera-t-elle familiale ou individuelle ? Les tâches administratives, comptables, informatique, de plus en plus confiées aux femmes, vont isoler de plus en plus le paysan. Les ouvriers agricoles subissent de dures conditions de travail, d’autant plus qu’ils sont mis en concurrence. L’exode paysan s’est accru. Alors que la population rurale augmente légèrement, le nombre d’agriculteurs a baissé en France. "La paysannerie fut l’enfant chéri de tous les conservatismes, même si, et la France de Pétain en est un exemple, ces conservateurs ont travaillé, comme les autres, à la détruire", reconnaît l’auteure. Celle-ci s’attache ensuite à montrer les savoir-faire et techniques. Fertilisation des sols, amélioration des semences, irrigation, outillage, élevage mettront des siècles pour se développer et se transmettre. "La spécialisation a contribué à accentuer des inégalités des paysans", assure Silvia Pérez-Vitoria. Car elle épuise les sols, favorise le développement des parasites et maladies. Les monocultures pour l’exportation ont empêché plusieurs millions d’hectares d’être fertiles. On est passé des produits naturels aux produits chimiques, des semences paysannes aux OGM, du produit de la ferme à l’"alicament".
80 % des aliments, en France, sont conditionnés par l’industrie agroalimentaire. D’où des maladies redoutables : encéphalite spongiforme bovine, listériose, salmonellose, fièvre aphteuse, fièvre porcine, tremblante du mouton, grippe aviaire... L’élevage hors sol nécessite des antibiotiques et des médicaments qui se retrouveront dans l’assiette du consommateur.
Pour l’environnement, les dégâts sont majeurs. Le DDT, interdit depuis 1972 dans les pays riches, continue d’être utilisé dans les pays du Tiers-monde. Les pesticides, assure l’auteure, devraient être partout interdits. Les monocultures, on l’a vu, appauvrissent le sol. Quant à la révolution verte, elle demande trois fois plus d’eau que les plantations indigènes de blé et de riz.

L’auteure se demande ensuite ce qu’il en est de l’autosuffisance alimentaire. Que ce soit les pays importateurs ou exportateurs, ils sont tous dépendants du commerce mondial. Mieux, "on constate que tous les pays qui exportent beaucoup (comme les Etats-Unis et l’Union européenne, NDLR) importent beaucoup, ce qui signifie qu’ils sont doublement dépendants." "L’intégration au marché mondial rend les producteurs agricoles dans l’incapacité de maîtriser les conditions de vente de leurs produits". Cette libéralisation détruit les paysanneries de par le monde. "Le commerce, insiste Silvia Pérez-Vitoria, ne doit concerner que ce que le pays ne peut pas produire et encore dans ce cas faut-il trouver des conditions d’échange qui respectent "l’équité" au sens large du terme c’est-à-dire qui assurent un revenu décent au producteur, ne se fassent pas au détriment de la consommation locale, et respectent les caractéristiques sociales et environnementales du lieu de production".

Pour en arriver là, il faudra bien des luttes paysannes. Et c’est un chapitre entier de l’ouvrage qui leur est consacré. Il n’hésite pas à dénoncer, avec Robert Linhart, "le venin d’une idéologie farouchement anti-paysanne dans d’importantes fractions de l’intelligentsia socialiste" de la révolution bolchevique. Là encore, l’auteure s’appuie sur l’exemple de Via Campesina pour illustrer ses propos. Elle détaille ensuite le mouvement zapatiste, les mouvements des sans-terre. Pour elle, "les luttes paysannes actuelles se situent à l’avant-garde du mouvement social international qui se développe depuis les années 1990". Et de le démontrer, par exemple, par le rassemblement des trente ans du Larzac, en août 2003, qui a rassemblé 300.000 personnes sur les terres caussenardes.

A ce stade, Silvia Pérez-Vitoria fait le point : l’agriculture industrielle n’est pas extensible, la commercialisation généralisée est une aberration économique et écologique, la disparition des paysans accroît la misère mondiale. Quelles solutions ? Pas l’"agriculture raisonnée", affirme-t-elle, qui consiste à produire de la même façon avec un peu moins de pesticides et d’engrais chimiques, des produits qu’on paiera plus cher. "La meilleure manière d’obtenir une alimentation saine et abondante pour tous est d’en finir avec ce qui crée la rareté des bons produits. Ce qui suppose de changer les modes de production et de commercialisation dans l’agriculture", résume l’auteure. Puis elle s’en prend au tourisme à la ferme, ce qui peut paraître injuste pour un mouvement comme Accueil paysan qui, en France et dans quelques autres pays, propose des pratiques culturales non polluantes, un accueil solidaire et le partage convivial avec les paysans. Cela n’a rien à voir avec le projet de golf et de résidences de luxe qui menaçait en 1995 les habitants du village mexicain de Tepotzlan ! D’autres solutions existent, comme les réseaux de semences qui permettent de recycler des variétés en voie de disparition et de perpétuer la biodiversité. Ces réseaux existent aussi bien dans les Andes, qu’en France et en Inde. D’autres paysans remettent au goût du jour des pratiques culturales ancestrales, comme au Mexique et en Espagne ; certains mettent en œuvre des marchés locaux comme alternative à la libéralisation des échanges agricoles. Ces circuits courts sont parfois institutionnels comme les 42000 repas par semaine fournis par des producteurs biologiques aux enfants des écoles des environs de Lima, dans le Nordeste brésilien. L’auteure perçoit quand même une contradiction quand l’action du Mouvement des sans-terre (MST) brésilien porte sur des cultures d’exportation, contribuant "à la concurrence acharnée que mène le Brésil pour se placer sur le marché mondial. (...) De même, il est favorable à l’utilisation de la technique, ce qu’il fait parfois à l’excès dans ses communautés". Mais pour elle, le MST est une "alternative viable", du fait de son "pragmatisme". Comprenne qui pourra !

Sur la question de la décroissance, Silvia Pérez-Vitoria a une approche originale. Elle estime que c’est "sans doute dans le secteur agricole que cela peut se faire le plus facilement". Dans l’agriculture, poursuit-elle, "la décroissance signifie le remplacement du capital par le travail". Parce qu’ils produisent le seul bien indispensable à la vie, la nourriture, les paysans sont bien placés pour décider de façon autonome. "Peut-être ne redeviendrons-nous pas tous paysans, mais il est peu probable que nos sociétés aient un avenir sans une paysannerie nombreuse et forte", conclut-elle en forme de défi.

Jean-Louis Peyroux