L’humanité disparaîtra, bon débarras !

vendredi 1er décembre 2006
par  Bruno Villalba
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Yves Paccalet

Arthaud, Paris, 2006, 15 euros.

Yves Paccalet n’est pas un simple écologiste ruminant ses désillusions. Son parcours personnel témoigne d’un engagement en faveur de l’écologie -celle qui se concentre autour de la sauvegarde de la nature-, comme compagnon de route de Cousteau ; il se présente à la fois comme écologiste, philosophe, naturaliste, romancier et essayiste. Pendant des années, il multiplie écrits et interventions, afin de mobiliser l’opinion publique internationale sur les dangers qui menacent la planète, et par conséquent, qui remettent en cause l’avenir de l’humanité.

Mais voilà : "J’ai cru en l’homme, mais je n’y crois plus", avertit-il dès les premières pages. On pourrait voir à travers ce livre une nouvelle illustration de la misanthropie d’un écologiste aigri ; ou bien encore, les récriminations -voire, parfois, les jérémiades- d’un vieil homme, souhaitant, comme un chant du cygne, gueuler son dégoût. Bien sûr, on peut être agacé, assez rapidement, par les résumés simplistes aboutissant à des dénonciations (maintes fois entendues...) de la responsabilité de l’homme à l’égard de ses frères humains ou des espèces vivantes, mais aussi de la Terre en général. Mais le livre ne se contente pas de cela. Il illustre aussi un parcours personnel, d’un individu, qui malgré un engagement écologiste de plusieurs décennies, avoue, in fine, qu’il n’a jamais vraiment cru à la réussite de ce combat... "Comme tous les pessimistes, j’ai appris à singer l’optimisme. Pendant plus de trente ans, j’ai parlé ou écrit “positif”. Je n’ai jamais nourri de réelles illusions, mais j’ai fait semblant. (...) J’ai simulé, ainsi qu’un partenaire sexuel frustré, mais gentil... Pendant trente ans, j’ai fait mine." (p. 11). Paccalet se livre à un exercice de confession publique courageux ("je me risque" p. 66), parce qu’il rend compte de la confusion de ses sentiments pendant toutes ces années. Il permet de saisir la complexité d’un engagement écologiste, qui ne peut dissocier l’espace des convictions intimes d’un constat -doux et amer, surprenant de lucidité toujours- de ses propres choix de vie personnel. Ainsi, alors qu’il ne cesse de s’interroger sur les raisons de la croissance démographique, avoue-t-il qu’il semble toujours ne pas avoir réellement compris pourquoi il est devenu lui-même père de quatre enfant : "J’ai moi-même expérimenté la force irrésistible de la pulsion reproductrice. (...) Afin de m’encourager à procréer, ma compagne m’a fait observer que je passais mon temps à remâcher mon pessimisme en privé, mais à tenir en public des propos plus optimistes. Dans mes livres, mes articles, ou mes conférences, je m’efforçais de démontrer qu’il n’était pas trop tard ; que l’avenir avait un futur ; et qu’on allait enfin extirper de l’humanité la bête infâme qui la ronge. Le plus sûr moyen de démontrer la sincérité de mon combat consistait à faire des enfants. J’ai fourni la preuve par le spermatozoïde que j’assumais mon rôle d’écologiste impliqué et d’humanisme solidaire" (p. 45-46). L’intrigue la plus intéressante de cet écrit consiste à justifier son renoncement à cette mascarade : ne plus taire ses frustrations et assumer les contradictions d’une vie.

Le récit se veut aussi une rupture avec le sens commun du discours écologiste : puisque l’avenir semble un parfait non-sens, laissons la critique s’emballer. Au problème démographique, l’auteur invite l’humanité, suivant la Modeste proposition de Jonathan Swift de... manger les bébés ! Personne n’est dupe ("on peut juger mon humour consternant", dit-il) : ce qu’entend souligner l’auteur, c’est l’irréalité même du problème démographique et l’incohérence de notre rapport à la procréation. Provocation aussi que son chapitre : "Quelque chose en nous d’un peu nazi..." : "Nous avons tous en nous quelque chose d’un peu nazi. Je ne parle pas d’une petite salissure, d’une tâche résiduelle, d’une macule en voie de dissolution ou d’un défaut mineur que nous pourrions tenir sous contrôle. Non... j’examine la partie constitutive de notre personne. Je peins la région de nous-même qui nous guide lorsque nous subissons un stress ; lorsque nous avons peur et que nos intérêts vitaux sont en jeu" (p. 66-67). Nous ne serions finalement, nous dit l’auteur, animé que de pulsions de contrôle sur un territoire, envoûté par la domination... Cette part nazi ne réside pas dans une quelconque fascination à l’égard du régime nazi, mais notre impossibilité de résister à nos "pulsions", celles qui conduisent "aux massacres que nous perpétrons [et qui] n’ont pas d’exemple dans le règne vivant. Ils signent notre originalité absolue." (p. 85) ou qui nous font adhérer à un racisme ordinaire du "citoyen responsable". (p. 105) N’en déplaise à certains analystes, il n’y a aucun propos anti-humaniste dans cette critique : elle se contente de relier la banalité de l’homme moderne à la question écologique. Alors s’il faut bientôt en finir avec le devenir humain, Y. Paccalet propose treize scénarios de fin du monde... "Pourquoi treize ? pour faire plaisir aux superstitieux !" (p. 140)

Le livre pourra facilement être réduit au silence ; le style n’aide pas, il est vrai, à justifier de la qualité démonstrative de la thèse centrale de l’auteur : l’homme est finalement assez peu digne d’exister... L’important ne nous semble pas résider dans la compilation des idées reçues (de la dénonciation de la guerre à la surpopulation...) manipulée par l’écologie (qu’elle soit politique ou non) depuis les années 60. Il réside davantage par la rupture d’une certaine conformité au dogme de l’optimiste de l’action, comme preuve évidente que des solutions existent encore. Yves Paccalet exprime ici clairement, sans faux-semblant, un renoncement aux illusions écologistes. Si l’on peut ne pas partager les conclusions de son raisonnement (loin s’en faut...) il faut demeurer attentif à ce qu’il ouvre comme perspective aux engagements écologistes. Si trente années de débats n’ont pas été suffisantes, s’il faut au terme d’une vie militante, s’avouer vaincu et incompris, peut-être faut-il en conclure que la voie choisie n’était pas suffisante au regard de l’ampleur du combat...

Bruno Villalba