Utopies et idéologies des réseaux

lundi 8 octobre 2007
par  Pierre Musso
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Critiquant l’utopie technologique des réseaux, Pierre Musso, professeur à l’Université de Rennes II, décrypte dans ce texte ce qu’il dénomme lui-même rétiologie, c’est à dire une "idéologie à prétention utopique qui, de fait, se réduit au fétichisme des réseaux techniques". Ce faisant, "l’idéologie triomphante du réseau est une façon de faire l’économie des utopies de la transformation sociale", en rabattant le politique sur la technique.

Partout la figure et la notion de réseau s’imposent. Tout est réseau, voire "réseau de réseaux". L’organisation de la vie quotidienne devient un usage, voire un culte permanent de réseaux, une quête d’accès ou de connexion aux réseaux électriques et électroniques, de communication et d’information, aux réseaux urbains, de transports, etc., et une insertion dans leurs mailles qui recouvrent la planète entière. Il faut être branché, penser et s’organiser en réseaux. Cette injonction de mise en réseaux marque "l’âge de l’accès" selon Jeremy Rifkin. Il est devenu banal de constater cette omniprésence et cette omnipotence du Réseau dans la vie quotidienne, pour en souligner tantôt les bénéfices, tantôt les menaces. La ville devient "Réseaupolis" et la planète se fait "planète relationnelle", et Manuel Castells annonce l’entrée dans "la société en réseaux" [1]. Simultanément à l’explosion des techniques réticulaires qui constituent l’infrastructure des sociétés hyper-industrialisées, la notion du réseau est omniprésente dans toutes les disciplines - de la biologie aux mathématiques, de la sociologie à la science politique ou des organisations. Le réseau, objet multidimensionnel et mot fétiche, est devenu une doxa pour la pensée contemporaine.
Avec le déploiement planétaire des réseaux d’information et de communication, de transports et d’énergie autour du globe, une véritable idéologie du réseau s’est formée. Elle réactive un "vieux" dispositif imagier. L’histoire de la notion de réseau met en lumière sa double référence à l’organisme et à la technique [2]. D’un côté, les pensées du corps, notamment la médecine, ont longtemps trouvé dans les formes réticulées des structures explicatives du fonctionnement complexe du vivant et du cerveau en particulier, déjà qualifié de "réseau merveilleux" par le médecin romain Galien, et d’un autre, les pratiques et l’ingénierie du réticulaire offrent un réservoir d’images et de représentations réactivées à l’occasion de chaque grande mutation technique.

L’utopie technologique du réseau

Un imaginaire du Destin et du futur a toujours été associé aux techniques du réticulé. L’idéologie contemporaine du réseau s’alimente encore à la source de métaphores et de mythes établis avec le développement des techniques artisanales du tissage. N’oublions pas que l’étymologie latine du terme réseau - retis - renvoie aux rets, aux filets et aux fils entrelacés. Comme l’a montré Gilbert Durand, dans la plupart des civilisations, "Les instruments et les produits du tissage et du filage sont universellement symboliques du devenir" [3]. Il y a une intimité symbolique entre le réseau et le destin. Dans sa fabrication, le réseau-filet, résultat d’un mouvement alternatif continu de va et vient, répétitif et circulaire, renvoie au temps et au "fil du temps". Dans les mythologies, tissage et temps sont associés : en Grèce, les Moires, sœurs des Heures, sont des fileuses. A Rome, les trois Parques sont la réplique des trois Moires grecques. Déesses du Destin, elles aussi sont des fileuses qui symbolisent la naissance, le mariage et la mort.

Cette mythologie associant technique et gestion du temps et du futur est reprise et revisitée avec la révolution industrielle et l’invention des macro-systèmes techniques territoriaux : le chemin de fer, le télégraphe, puis l’électricité et le téléphone. Le mythe moderne du réseau producteur de transformation sociale, est alors formé dans une inflation de discours et de fictions littéraires. Désormais, tout nouveau réseau technique sera le signe annonciateur du changement social. Ce mythe moderne qui lie réseau technique et futur social a été formulé au XIXe siècle par le saint-simonisme, développé dans la littérature, puis prolongé par le courant anarchiste de Proudhon à Kropotkine, fixant les marqueurs d’une techno-utopie du réseau.
Les ingénieurs, les industriels et les banquiers saint-simoniens ont développé un véritable culte religieux des nouveaux réseaux techniques, notamment des chemins de fer. Ces entrepreneurs s’instituent comme les prophètes et les acteurs de ce nouvel encerclement technique, industriel et financier de la planète. Ils s’y emploient durant un demi-siècle de 1825 à 1875, notamment sous le Second Empire, en développant les réseaux de chemins de fer, de la télégraphie électrique, les réseaux de crédit et de formation.
Dans son célèbre article-manifeste, "Le Système de la Méditerranée" publié dans Le Globe du 12 février 1832, un des leaders du mouvement, Michel Chevalier construit une véritable symbolique du réseau. Le passage de la domination des hommes à leur association ne pourra se réaliser qu’avec le développement des réseaux de communication, par la communion et la communication de l’Orient et de l’Occident. Le "système général" de la Méditerranée qu’imagine Chevalier fait de chaque grand port un lieu d’interconnexion de réseaux imbriqués entre terre, mer et eaux intérieures. "La Méditerranée a été une arène, un champ clos où, durant trente siècles, l’Orient et l’Occident se sont livré des batailles. Désormais la Méditerranée doit être comme un vaste forum sur tous les points duquel communieront les peuples jusqu’ici divisés". Le réseau permet de "passer" et de "dépasser" la lutte de l’Orient et de l’Occident : il unit les deux, la chair et l’esprit, la femme et l’homme. L’opérateur symbolique de cette fusion est le réseau, lieu de transsubstantiation entre le corps et l’esprit. Les réseaux techniques deviennent ainsi les symboles de la transformation sociale. Le "Système de la Méditerranée" cache les réseaux comme choses (liens techniques) et les dévoile comme symboles (liens sociaux) : "Dans l’ordre matériel, le chemin de fer est le symbole le plus parfait de l’association universelle. Les chemins de fer changeront les conditions de l’existence humaine (...) L’introduction sur une grande échelle, des chemins de fer sur les continents, et des bateaux à vapeur sur les mers, sera une révolution non seulement industrielle, mais politique" [4]. Dans cette affirmation se loge un des principaux thèmes de la symbolique contemporaine des réseaux : le macro-réseau technique territorial porte en lui la promesse du changement social. Michel Chevalier ira même jusqu’à écrire les phrases fondatrices de l’idéologie du réseau : "Améliorer la communication, c’est travailler à la liberté réelle, positive et pratique (...) c’est faire de l’égalité et de la démocratie. Des moyens de transport perfectionnés ont pour effet de réduire les distances non seulement d’un point à un autre, mais également d’une classe à une autre" [5]. Il devient dès lors possible de faire l’économie de la transformation sociale. Les saint-simoniens ont déchargé l’utopie sociale de son fardeau, en transférant la promesse du changement social sur l’utopie technologique réticulaire.
A la suite des saint-simoniens, Proudhon et Kropotkine vont jusqu’à instaurer un clivage politique selon l’architecture des réseaux de communication, opposant la centralité étatique à l’égalité décentralisatrice. Ils décèlent dans la structure même du réseau, un choix de société : un réseau centralisé signifie une société centralisée et réciproquement. Cela signifie que le réseau technique et la société se définissent réciproquement par la similitude de leurs structures.

Avec la double intervention saint-simonienne et proudhonienne, les termes du débat sur les réseaux sont durablement fixés et deviennent de véritables "marqueurs" du mythe moderne : celui de la transformation opérée par le réseau technique. Le mythe s’impose et se réactive à l’occasion de l’émergence de chaque grande innovation réticulaire, annonçant une nouvelle révolution sociale et économique. Ce "techno-messianisme" prend la forme d’une utopie technologique [6] du réseau ordonnée par quatre "marqueurs" : 1) Le réseau annonce une révolution technique et donc sociale. Il serait "révolutionnaire" par nature ; 2) Les réseaux seraient aussi porteurs de paix et de cohésion sociale et territoriale, car ils relient la planète et retissent la société ; 3) Le réseau apporte aussi la prospérité, le progrès, de nouvelles activités, voire une "nouvelle économie" ; 4) Le réseau inscrit un choix de société ou de politique dans son architecture même.
Comme tout dispositif imagier, chacun de ces marqueurs est réversible : les bienfaits du réseau technique peuvent être retournés en leur contraire, en autant de menaces d’une société du contrôle, sur le modèle orwellien. La figure du réseau est toujours prête à s’inverser : de la circulation à la surveillance, ou de la surveillance à la circulation.

La rétiologie ou idéologie du réseau

De cette intense période du XIXe siècle qui monta les fictions autour des réseaux techniques, nous avons recueilli un "techno-messianisme" selon le mot de Georges Balandier, mais aussi une "technologie de l’esprit" [7]. C’est leur combinaison qui a produit une puissante idéologie du réseau que nous nommons du néologisme "rétiologie". La rétiologie contemporaine articule deux composantes : d’une part, une techno-utopie qui célèbre chaque innovation réticulaire comme une féerie annonciatrice d’un "nouveau monde" et d’autre part, un procédé canonique de raisonnement utilisé comme un passe-partout. Tel est le double processus contemporain de dilapidation symbolique et théorique de la notion et de la figure du réseau.

La technologie de l’esprit est l’expression de la dispersion théorique d’un concept flou qui rendant compte de tout, a perdu sa substance. Le réseau est réduit à la structure cachée d’un système, architecture formalisable faite de liens ou relations entrecroisés entre des pôles, c’est-à-dire d’interconnexions. La structure réticulaire des groupes, des organisations et des sociétés, tend à devenir la clef universelle d’explication du fonctionnement d’un système complexe. Le réseau est une structure ordonnée cachée, censée rendre compte du comportement d’un système visible. Une énumération à la Prévert des emplois de la notion dans les divers champs disciplinaires suffirait à elle seule, à jeter le doute sur la cohérence et la consistance de la notion de réseau. L’excès de ses emplois peut ainsi être considéré comme une preuve de sa forte efficacité idéologique.

Appuyée sur les quatre marqueurs de la fiction réticulaire, la rétiologie ne cesse d’annoncer la société future (ou "post") déjà en œuvre dans la construction des réseaux techniques et l’imaginaire qu’ils véhiculent. La rétiologie constitue un ensemble de discours et une imagerie, de "pratiques théorisées" des réseaux ; elle prétend même constituer une discipline. Elle a déjà ses "rétiologues" et se donne pour objet de définir ce passage vers le futur promis qui s’opèrerait selon deux voies principales : soit par fluidification et digitalisation généralisée du tout social, par exemple dans le cyberspace, soit par retissage planétaire, par exemple dans "la société en réseaux" de Castells. Ces deux faces de la rétiologie - "fluide" et "solide" - appellent en creux au rétablissement du lien social par les vertus liantes et régénérantes des réseaux techniques. Qu’elle soit fiction littéraire cyberspatiale ou analyse socio-économique de la société en réseaux, la rétiologie ne cesse d’annoncer la révolution des - et par les - réseaux.
La rétiologie contemporaine recycle et porte dans le futur une vieille imagerie du réticulé, lourde d’une longue histoire. Elle produit et reproduit de vieux futurs. La figure fétichisée du réseau, objet de la "nouvelle techno-dévotion" [8] évoque toujours le passage, sous deux formes principales : la transition vers un autre état à venir, ou la mise en mouvement immédiate. En effet, tantôt le réseau désigne une société future retissée par les réseaux, tantôt il s’identifie au mouvement considéré en lui-même, dans lequel les individus et la société sont constamment plongés.
La rétiologie manie ainsi deux formes du passage entendu comme une traversée vers un nouvel état ou comme une immersion immédiate dans les flux. Jean Baudrillard peut ainsi constater que "Nous sommes en réseau, nous sommes le réseau... Nous sommes immergés dedans. Notre présent se confond avec les flux des images et des signes... Nous sommes en temps réel" [. [Interview au Monde 2, 28 mai 2005.]]Le mouvement est continu. Plus besoin d’opérer le changement social, il est vécu en permanence par la connexion ou dans le "branchement" technique. Ainsi cette mise en scène ultra-moderne du passage est-elle vécue dans les pratiques et les rites des lieux de passage et de commutation, que Marc Augé a nommés des "non-lieux" : portes et clefs d’accès, sas, portiques de passage ou portails de connexion, pour gérer les cérémonies quotidiennes d’entrées-sorties dans les réseaux.

Pour enchanter l’enlacement généralisé des corps, des villes, de la société et la planète entière par les réseaux techniques d’énergie, de transport et de communication, la rétiologie contemporaine disperse la technologie de l’esprit réticulaire dans tous les discours et célèbre la réalisation de la techno-utopie dans les pratiques quotidiennes de circulation dans les réseaux et de connexion aux réseaux. Elle entrelace ainsi discours et images du réticulé pour rendre compte du "tissu social" contemporain et légitimer les propagandes industrielles en faveur du développement des réseaux techniques.
Si l’arbre a longtemps symbolisé l’enracinement, la hiérarchie et la verticalité religieuse en reliant terre et ciel, le réseau technique moderne est l’objet fétiche pour le culte contemporain du mouvement, du passage et de l’horizontalité reliant le présent et le futur. L’arbre relie bas et haut dans la stabilité et la verticalité, le réseau relie présent et avenir dans le mouvement et l’horizontalité. Tous deux dévoilent un invisible sacré : l’arbre indique l’au-delà, le réseau désigne le futur. Ce sont deux supports matériels - l’un naturel et l’autre artificiel - de récits fictifs et deux emblèmes pour penser et théâtraliser le passage du présent vers le futur, qu’il soit céleste ou terrestre.

Pierre Musso


[1Catherine Distler et Albert Bressand, Le prochain monde, Réseaupolis, Le Seuil, 1986, et La planète relationnelle, Flammarion, 1995. Manuel Castells, La société en réseaux, Fayard, 1998.

[2Voir Pierre Musso, Critique des réseaux, PUF, coll. "Politique éclatée", 2003.

[3Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, page 369 et suivantes, Dunod, 10ème éd., 1969.

[4"Le Système de la Méditerranée", article du Globe du 12 février 1832.

[5Lettres sur l’Amérique du Nord, Tome II, page 3, Gosselin, 1836.

[6Voir Lucien Sfez, Technique et idéologie, page 242 et suivantes, Le Seuil, 2002.

[7Voir Lucien Sfez, Critique de la communication, Le Seuil, 2ème éd., 1992.

[8Georges Balandier, Le Grand Système, page 34, Fayard, 2001.


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