Le pouvoir biométrique

lundi 8 octobre 2007
par  Xavier Guchet
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Le philosophe Xavier Guchet s’interroge sur les conséquences de la construction d’un pouvoir biométrique, qui apparaît comme un système de contrainte bien plus insidieux qu’un simple contrôle policier. Loin de constituer un objet de rejet par la population, la biométrie révèle l’ambivalence de notre rapport aux usages techniques, notamment lorsqu’ils introduisent une individualisation de nos rapport au pouvoir ou valorisent l’efficience de nos comportements sociaux. Dès lors, comment appréhender la violence de cette technique ? comment faire ressortir sa dimension coercitive ?

Je voudrais dans cet article m’appuyer sur des enquêtes de terrain pour vérifier deux hypothèses de travail : la première est que les enjeux politiques et sociaux de la biométrie ne peuvent pas être compris en référence à Big Brother. Les techniques biométriques n’ont pas une signification essentiellement policière, même si bien sûr la police en fait et en fera de plus en plus usage. La seconde est que ces techniques sont les points d’appui d’un nouveau biopouvoir au sens de Foucault, c’est-à-dire d’un ensemble technologique qui fait entrer la vie dans un régime de pouvoir inédit.

Au-delà de Big Brother

Concernant la première hypothèse, il faut commencer par souligner que la biométrie n’est pas du tout dans la situation des organismes génétiquement modifiés (OGM) par exemple, elle ne suscite pas de rejet massif de la population, bien au contraire. Les premiers usagers de ces techniques, par exemple dans les écoles pour le contrôle d’accès aux cantines, dans les aéroports pour le contrôle d’accès aux zones réservées de sûreté mais aussi pour le contrôle des visas, dans les postes consulaires pour la délivrance des visas biométriques, ne leur opposent aucune franche résistance.
Il existe bien sûr des militants anti-biométrie. Leur analyse est que ces techniques d’identification contribuent à instaurer un contrôle généralisé de la population. Le pouvoir se doterait de moyens de contrôle redoutables, laissant les citoyens complètement démunis, rendus totalement transparents. L’une des actions les plus spectaculaires de ce point de vue a été l’envoi en juin 2005 d’un prospectus annonçant aux Grenoblois la création de Libertys, la "carte de vie" contenant plusieurs données biométriques et remplaçant tous les documents actuels : carte d’identité, passeport, permis de conduite, carte grise, carte vitale, carte d’électeur, carte de paiement, carte de transport, forfait ski, etc. Cette "carte de vie", qui n’est pas sans rappeler le projet de titre d’identité polyvalent à la fin des années 60 [1], n’existe évidemment pas mais l’intention des auteurs du canular était d’alerter les citoyens sur le projet bien réel de carte d’identité biométrique (projet INES) et l’intensification du contrôle policier que cette nouvelle carte, si elle est effectivement mise en circulation un jour, rendra possible.
Il est vrai que les policiers aux frontières sont justement ceux qui ont émis le plus de réserves à l’encontre de la biométrie (déployée dans certains postes frontières à titre expérimental depuis le printemps 2005 pour le contrôle des visas biométriques). Les rares prises de position contre la biométrie insistent généralement sur la nature supposée policière de ces techniques. L’origine policière et judiciaire de la biométrie au 19e siècle, dans l’anthropométrie de Bertillon [2] ou la dactyloscopie de Galton [3], est souvent évoquée pour dénoncer l’instauration aujourd’hui d’un Etat policier dans lequel les citoyens sont en passe d’être tous contrôlés en permanence. Pourtant, l’étude sur les usages de la biométrie par les policiers aux frontières montre au contraire que ces techniques ne sont pas du tout naturelles aux policiers.
Toutefois, indépendamment de la réception de ces techniques par les policiers eux-mêmes, la biométrie a surgi dans les débats comme un ensemble de techniques dont le but est d’intensifier le contrôle policier sur les citoyens, et qui sont par conséquent jugées liberticides. Les débats autour des usages de la biométrie [4] se déterminent très souvent à partir de motifs comme la défense des libertés individuelles, la protection des données personnelles et le problème de l’interconnexion des fichiers. Dans ce contexte, la référence à Big Brother est presque systématique. Rares sont les articles de presse qui n’y font pas allusion. La biométrie est presque toujours discutée à l’intérieur d’une opposition entre d’un côté le pouvoir et ses communicants qui expliquent que la biométrie, à terme, produira davantage de sécurité et de confort dans la vie quotidienne, et de l’autre côté ceux qui expliquent que la biométrie nous prépare un Etat totalitaire et policier. Les citoyens doivent alors entrer en résistance contre ce pouvoir pour défendre leur liberté.
L’énumération des nombreuses applications prometteuses de la biométrie, ainsi que la référence à la menace orwellienne, servent alors de cadre obligé pour les discussions et les prises de position. En invalidant la grille d’analyse orwellienne [5], je ne veux pas laisser entendre que les techniques biométriques sont sans rapport au pouvoir. Toutefois, pour décrire précisément les mécanismes et les acteurs de ce pouvoir, il faut abandonner la référence à Big Brother et insister sur les différents lectures politiques possibles des usages sociaux des techniques biométriques.

La biométrie comme nouveau biopouvoir

La biométrie constitue un pouvoir inédit qui n’est pas sans rappeler ce que Foucault appelait le biopouvoir. Selon lui, des mécanismes de pouvoir se répartissent en deux grandes technologies politiques. La première est un ensemble de mécanismes de dressage des corps individuels -les disciplines- qui fonctionnent à partir du 18e siècle dans des institutions comme l’école, la caserne, la prison. Foucault les appelle anatomo-politique. La seconde est un ensemble de mécanismes dont la finalité est la maximisation de la vie à l’échelle des populations (natalité, l’hygiène publique, l’immigration...). Foucault l’appelle bio-politique. Le biopouvoir a prise en même temps sur les corps individuels et sur la masse des êtres vivants : il est à la fois discipline des corps et régulation des populations.
L’intérêt de la notion de biopouvoir est qu’elle permet justement de décrire des mécanismes de pouvoir en abandonnant l’idée que le pouvoir est une réalité homogène, exercée par un individu ou un petit nombre d’individus considérés comme les sujets du pouvoir. Le biopouvoir est plutôt un ensemble de mécanismes, de micro-pouvoirs hétérogènes, régionaux, multiples, qui s’exercent en des points innombrables et n’émanent pas d’une instance souveraine qui leur serait extérieure.
Les enquêtes empiriques révèlent que pour comprendre les mécanismes et les effets du pouvoir relayé par la biométrie, il faut suivre l’analyse de Foucault et adopter une conception technologique du pouvoir. Or, la mise en discussion de la biométrie repose bien souvent sur la conception, même tacite, d’un pouvoir homogène, unifié et totalitaire dont Big Brother est censé donner une illustration éclairante. Les craintes qui s’expriment, comme la crainte du grand fichier unique contenant toutes les informations sur tout le monde ou celle d’un contrôle en continu et en temps réel de tous les individus (à leur insu), ne font que traduire la conception d’un pouvoir qui émane d’une instance souveraine, qui est en pleine cohérence avec elle-même, qui a des buts homogènes et qui s’exerce de manière indifférenciée sur tout le monde. Malheureusement cette grille de lecture du pouvoir se révèle inapplicable aux usages des techniques biométriques. Ici, nous sommes plus proches du biopouvoir foucaldien que de Big Brother.

Contrôle individualisant et gestion de flux

1984 contient une idée du pouvoir que l’usage ritualisé de Big Brother masque trop rapidement. La société orwellienne est incontestablement une société dans laquelle le pouvoir est très individualisant et discipline les corps. En ce sens, la biométrie est au service d’un pouvoir de ce type, contrôlant tout le monde, en permanence. Toutefois, dans le monde d’Orwell, le Parti s’occupe aussi de gérer la natalité, les flux de populations, l’hygiène publique. Il fait fonctionner aussi des mécanismes de la régulation des populations caractéristiques de ce que Foucault appelait la biopolitique.
Foucault constatait que dans l’histoire du gouvernement des hommes, les deux technologies anatomo-politique et biopolitique ne s’articulaient pas forcément très bien. Certes, elles se sont articulées l’une à l’autre, notamment autour de la question de la sexualité ; cependant leur articulation demeurait imparfaite. 1984 décrit au contraire une société dans laquelle les deux technologies ont parfaitement fusionné leurs mécanismes. La caractéristique principale de 1984 n’est pas l’intensification du contrôle des gens par le pouvoir ; elle est dans le recouvrement parfait des deux technologies anatomo- et biopolitiques.
Les techniques biométriques, quel que soit le contexte d’usage (cantines scolaires, postes consulaires, postes frontières), font apparaître leur nature à la fois anatomo- et biopolitiques.
En effet, le dispositif de l’identification biométrique fonctionne le plus souvent en relation avec d’autres "outils" de gestion de flux. Dans un collège, des logiciels permettent un suivi des élèves en temps réel [6]. Aux frontières, grâce à la lecture optique d’une information numérisée sur les titres d’identité et/ou de voyage, le logiciel Covadis permet au policier qui contrôle le document de consulter automatiquement un certain nombre de fichiers (fichier des personnes recherchées, etc).
Le dispositif biométrique est donc le plus souvent un élément dans un ensemble beaucoup plus vaste qui comprend d’autres outils. La finalité de cet ensemble est autant la gestion des flux de personnes que le contrôle des individus. En collège, le contrôle d’accès biométrique au self permet certes de savoir avec certitude qui mange et qui ne mange pas (finalité de contrôle), mais aussi d’assurer une meilleure gestion des flux de demi-pensionnaires. Par ailleurs, ce contrôle d’accès au self a permis l’amélioration du recouvrement des créances de cantine : un écran est placé au-dessus de la borne biométrique et du portillon dont elle commande l’ouverture, si les parents de l’élève n’ont pas réglé les frais de cantine, le portillon ne se débloque pas, un message "retard de paiement" s’affiche à l’écran et l’élève doit s’expliquer [7]. Dans ce cas précis le dispositif biométrique fonctionne indissociablement comme un instrument de contrôle des individus et comme un "outil" de gestion.
On retrouve ici, dans une certaine mesure du moins, ce que Foucault appelait anatomo- et biopolitique. C’est bien la vie, celle des corps et celle des populations, qu’il s’agit de faire entrer dans un régime de pouvoir inédit. Il est incontestablement question de discipline puisque pour faire fonctionner la machine, les élèves aussi bien que les passagers contrôlés aux frontières doivent être dressés à bien placer leurs doigts ou leur main sur le capteur (ce qui ne va pas toujours sans difficulté pour les usagers, au début du moins). Par ailleurs, s’assurer qu’un élève est bien à la cantine c’est en un sens s’assurer qu’il va se nourrir normalement (tel est au demeurant le constat fait spontanément par un élève : maintenant, je ne vais plus pouvoir choisir de manger ou de ne pas manger...) : la biométrie est bien reliée à des préoccupations nutritionnelles c’est-à-dire sur des intérêts de nature biopolitique.

Pouvoir, savoir et identité

La biométrie fait donc fonctionner un contrôle très individualisant, et en même temps ce contrôle est mis au service d’un ensemble de techniques de gestion de flux et de régulation des populations, de leurs déplacements, de leur santé etc. La biométrie articule les deux technologies politiques constitutives du biopouvoir au sens de Foucault.
Foucault explique que le biopouvoir est étroitement lié à la production d’un savoir. Le savoir de l’individu n’est pas produit indépendamment du pouvoir qui s’exerce sur lui, il est produit dans l’exercice même du pouvoir. Il n’y a pas de production de savoir de l’individu sans exercice d’un pouvoir sur l’individu, il n’y a pas d’extériorité du savoir par rapport au pouvoir, le savoir est en réalité un pouvoir-savoir. Cette connexion interne entre un savoir produit et un pouvoir exercé est manifeste dans le cas scolaire : l’élève est l’objet d’un contrôle individualisant (l’administration sait en temps réel s’il a mangé ou pas et peut informer les parents) et entre en même temps dans un régime de savoir (on peut ainsi apprendre, si le tourniquet ne se débloque pas, les raisons qui peuvent expliquer le retard de paiement, les difficultés rencontrées par la famille : d’autres savoirs-pouvoirs peuvent alors être activés qui font intervenir le médecin scolaire, l’assistante sociale etc.). Les élèves n’ont certes pas attendu la biométrie pour être amenés à parler de leurs difficultés personnelles à l’école. En revanche, ce qui est inédit, c’est la manière dont ces discours sont sollicités : ce sont les acteurs qui le provoquent (dans un collège la surveillance des bornes n’est pas confiée au personnel de la vie scolaire mais au personnel de gestion), ce sont les lieux où ils sont produits (dans la file d’accès au self, devant le portillon bloqué pour continuer l’exemple précédent).
Les techniques d’identification biométrique nous confrontent non pas à une généralisation des contrôles policiers à l’ensemble de la société, mais à un couplage de plus en plus précis, et de plus en plus automatisé, entre les deux technologies anatomo- et biopolitiques : l’intensification du contrôle très individualisant des personnes est mise au service d’impératifs de gestion de flux, ce qui se traduit par une requalification purement fonctionnelle de l’identité individuelle. La biométrie n’identifie les individus qu’à l’intérieur de son propre système de référence : celui des données numérisées dans des puces électroniques et/ou dans des bases de données. Ces techniques n’ont d’intérêt qu’à partir du moment où la priorité est d’identifier les individus qui se branchent sur des flux (de passagers, d’informations, etc). L’identité individuelle est alors requalifiée de façon à ce que les deux technologies politiques s’articulent l’une à l’autre : l’automatisation des procédures de l’identification doit rendre compatibles deux exigences initialement incompatibles, l’intensification du contrôle des individus et la fluidification des circulations de toutes sortes. C’est bien de gouvernementalité au sens de Foucault qu’il est question.

Xavier Guchet


[1Piazza P., Histoire de la carte nationale d’identité, Paris, Odile Jacob, 2004

[2Alphonse Bertillon fonde en 1870 le premier laboratoire de police scientifique et contribue à développer l’anthropométrie judiciaire (appelée le système Bertillon) : il découvrit qu’en prenant quatorze mensurations (taille, pieds, main, nez, oreilles, etc.) sur n’importe quel individu, il n’y avait qu’une seule chance sur deux cent quatre-vingt-six millions pour qu’on retrouve les mêmes chez une autre personne (Ndr).

[3C’est l’étude de l’empreinte des doigts (empreintes digitales) ; Plusieurs méthodes ont été utilisées pour la dactyloscopie à partir des travaux de Galton, mais aujourd’hui, ce sont des logiciels informatiques qui permettent l’étude et la comparaison des dactylogrammes (Ndr).

[4Cf. le débat sur Internet et en régions organisé au printemps 2005 par le Forum des droits sur l’Internet http://www.foruminternet.org/

[5Qui au demeurant s’en tient à une lecture sommaire et tronquée de 1984 : le monde orwellien n’est en effet pas seulement, et n’est peut-être même pas essentiellement un monde caractérisé par un contrôle intensifié des individus jusque dans leur vie intime.

[6En conciliant l’usage des téléphones mobiles avec la gestion des absences et retards, avec la mise en ligne des notes, en temps réel et sans attendre le bulletin trimestriel...

[7Cette observation a été faite au printemps 2004, les choses peuvent avoir changé depuis.