Classique : Les pyramides à air conditionnée

lundi 8 octobre 2007
par  Lewis Mumford
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Historien, philosophe et urbaniste américain (1895-1990), Lewis Mumford a montré la place centrale de la technique dans la formation de civilisations. Dans cet extrait du Mythe de la machine (tome 2, le Pentagone de la puissance, Fayard, 1974 pour la traduction française) , il décrit le dernier exemple connu de mégamachine, c’est à dire d’organisation hiérarchique et technocratique : les puissances nucléaires de la Guerre froide, qui constituent autour de l’atome une forme de culte similaire à celui des pyramides égyptiennes.

Bien que l’âge des pyramides eût du Ciel une conception statique, son dynamisme était aussi méthodique, aussi implacable que celui de notre époque technocratique. Chaque Pharaon se construisait pour lui-même une capitale nouvelle au cours de sa propre existence : transformation que nul gouvernement actuel ne s’est risqué à imiter. Tandis que ces pyramides, avec leur cortège de temples et d’habitations de prêtres, absorbaient les énergies excédentaires de la vallée du Nil, non seulement elles en équilibraient cette économie naissante d’abondance, mais elles tenaient lieu de preuve matérielle des pouvoirs surnaturels de la nouvelle religion cosmique.
La mégamachine modernisée a reproduit tous les caractères primitifs de la forme ancienne en construisant des pyramides sur une échelle encore plus vaste. Et tout comme les structures physiques statiques soutenaient la croyance de l’adorateur en la prétention à l’universalité du pharaon, de même les nouvelles formes dynamiques du complexe pyramidal - les gratte-ciel, les réacteurs atomiques, les armes nucléaires, les superautoroutes, les fusées spatiales, les centres souterrains de contrôle, les abris nucléaires collectifs (tombeaux) - semblent également valider, exalter, la religion nouvelle. Aucune autre religion n’ a jamais produit tant de manifestations de puissance, suscité un système de contrôle aussi complet, unifié tant d’institutions séparées, supprimé tant de modes de vie indépendants, et par conséquent n’a jamais revendiqué tant de fidèles, qui par la parole et par l’acte ont témoigné de la souveraineté, de la puissance et de la gloire des dieux nucléaires et électroniques. Les miracles accomplis par les prêtres de la technocratie sont authentiques ; seules sont fausses leurs prétentions à la divinité.

Symboliquement, à l’entrée des nouveaux complexes pyramidaux se dresse le secteur nucléaire, qui manifesta pour la première fois ses pouvoirs à la multitude par un tour typique des divinités de l’âge du bronze : l’extermination instantanée de tous les habitants d’une cité populeuse. De ce premier déploiement de puissance nucléaire, comme de tout le vaste accroissement de possibilités de destruction qui s’ensuivit si rapidement, l’on peut dire ce que déclarait de lui-même, dans Moby Dick, le capitaine fou de Melville : "Toutes mes méthodes, tous mes moyens sont sensés : c’est mon but qui est fou". En effet, la fission de l’atome était le couronnement splendide, et la confirmation, des modes de pensées expérimentaux et mathématiques qui depuis le XVIIe ont extraordinairement accru la domination par l’homme des forces physiques.
Avec la clarté d’une démonstration euclidienne, l’énergie du soleil était maintenant unie aux plus petites concentrations d’énergie aux ordres de l’homme : ainsi le dieu solaire avait-il en réalité subi une incarnation humaine, et ses prêtres détenaient-ils enfin une autorité proportionnelle. Leur théologie est une théologie calviniste, uniquement un peu révisée, où la masse des hommes est prédestinée à une horrible damnation, et où les élus seuls, à savoir l’élite technocratique, seront sauvés. Bref, l’eschatologie des Témoins de Jéhovah, mise au goût du jour.

Une fois découvert le secret de la fission nucléaire, la construction des nouvelles pyramides se poursuivit à une allure si furieuse que les stratèges militaires des Etats-Unis, dans les douze ans qui suivirent, furent forcés d’inventer un nouveau terme, overkill (littéralement, "sur-tuer"), pour décrire le superflu des pouvoirs d’extermination qu’ils avaient déjà. Sur une planète comprenant peut-être 3 milliards de personnes, ils avaient assez de bombes pour en faire disparaître 300 milliards. En cette nouvelle économie d’abondance, les moyens de mourir dépassaient les moyens de vivre.
Ici ne s’arrêtent pas les parallélismes avec le temps des pyramides. Autour de ce funèbre groupe des pyramides de la mégamachine s’étendent, en cercles grandissants, les lieux de travail et les prètres, appelés centres de recherche ou "réservoirs de pensée". Pareils aux casernes domestique de la population sous-jacente, ceux-là sont disséminés en couche mince à la surface du paysage, aussi loin que possible en dehors des vieux centres de peuplement, centres qui renferment encore des souvenirs inquiétants d’autres formes de culte et d’autres formes de vie. Certes, le site symbolique idéal, pour les nouvelles pyramides, c’est, comme originellement à Los Alamos, le désert, car il s’agit là de l’environnement suprême, détruit et plus parfaitement stérilisé par le procédé mécanique, qui correspond à l’idéologie même. A son tour, le plus vaste complexe invite à l’édification des pyramides inférieures, comme les réacteurs atomiques destinés à la production de combustibles nucléaires. Hormis de petites quantités de matériaux radioactifs, utiles à d’autres investigations scientifiques, n’impliquant ni investissement colossaux ni explosions grandioses, les produits principaux des réacteurs atomiques sont des déchets extrêmement toxiques, à l’action lente, et, les dieux s’amusent !, de l’eau chaude.

Les connaissances scientifiques qui libérèrent l’énergie atomique entraînèrent une intuition authentique de la structure du cosmos entier et, au cours des dernières années, elles ont comblé le fossé entre la matière préorganique, autrefois considérée comme fatalement inerte et passive, et les organismes vivants. Des siècles durant, le capital intellectuel accumulé de la sorte rapportera des dividendes en connaissances ultérieures qui peuvent se révéler d’une immense valeur, en des aspects que nous ne soupçonnons pas encore, pour nos descendants...si nous en avons. L’effet direct de ce mode de construction pyramidal est exactement comparable à celui de l’âge des pyramides proprement dit. Notre actuel choix viable, en dehors d’Overkill, c’est plus d’eau chaude, à savoir, plus d’énergie au service de ce mégasystème en hyperexpansion fatale. L’eau chaude a son utilité ; mais il existe des moyens moins coûteux d’en produire.
La disparité entre le mérite imaginatif de la réalisation scientifique du réacteur nucléaire et la banalité des résultats pratiques appelle l’attention sur une disposition similaire entre l’incalculable puissance de désintégration des armes absolues, et la banalité des résultats militaires. Vingt ans après que la première bombe atomique a été lâchée, on peut brièvement résumer comme suit la totalité des réalisations militaires des armes nucléaires : la destruction de deux cités de taille moyenne, Hiroshima et Nagasaki, avec un massacre de vie comparable (mais non plus grand que lui) au massacre produit par des méthodes plus lentes, bien que moins coûteuses, d’extermination et de torture collectives, telles que l’emploi des bombes au napalm (Dresde, Tokyo) ou, comme dans les camps d’extermination de l’Allemagne nazie, de gaz toxique. En outre, la chute de deux avions transportant une bombe nucléaire a répandu des débris atomiques en Espagne et au Groenland, avec des résultats encore indéterminés et peut-être indéterminables.
Les subséquents essais d’armes nucléaires améliorés par centaines, auxquels se sont livrées les deux principales puissances nucléaires, Etats-Unis en tête, ont produit des résultats supplémentaires : l’importante pollution des sols de toute la planète avec du strontium 90, plus de l’iode radioactive aux effets plus brefs. Il est en résulté un empoisonnement des aliments, en particulier du lait destiné aux bébés, et la pollution secondaire du sol et de l’eau par des débris radioactifs, avec pour fruit une élévation probable dans l’incidence du cancer, en même temps que des déformations génétiques dont il faudra deux générations pour découvrir la vraie étendue.
( ...)
Au bout du compte, la plus désastreuse conséquence de la construction de la pyramide nucléaire pourrait bien se révéler n’être ni les armes nucléaires elles-mêmes, ni quelque irréparable acte d’extermination qu’elles risquent de provoquer. Quelque chose de pire peut encore nous être réservé, et, poussé assez loin, être non moins irréparable ; à savoir l’universelle imposition de la mégamachine, sous une forme perfectionnée, en tant que suprême instrument de la pure "intelligence", par quoi toute autre manifestation des potentialités humaines sera réprimée ou complètement éliminée. Déjà, les plans de cette structure finale sont disponibles : ils ont même été vantés comme étant le plus haut destin de l’homme.

Lewis Mumford

Le mythe de la machine
tome II : le Pentagone de la puissance
Fayard, 1974 (New York, 1967 pour l’édition originale)
P.407-411, chap. 11 : Les terres incultes de la mégatechnique.