Paysan du monde

José Bové
 juin 2002
par  Jean-Louis Peyroux
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Paysan du monde, José Bové, 2002, édition Fayard, 504 pages, 20 euros.

Cela fait presque deux décennies que José Bové traîne ses guêtres militantes de part et d’autre de la planète. Ce livre, écrit en collaboration avec le journaliste Gilles Luneau, vaut mieux qu’une autobiographie, même si l’emploi du vocable "société civile" n’est quelquefois pas des meilleurs. Car le "démonteur" du McDo de Millau fait plus qu’un carnet de bord de ses nombreux voyages. Chaque fois, il montre les apports que ces périples ont tracé sur le causse aveyronnais. Pourtant, à lire cet ouvrage clair et charpenté sur les voyage de l’homme à la pipe, on dirait avec justesse que les habitants du plateau ont également beaucoup à donner et à échanger avec leurs interlocuteurs. Cela est facile pour les Kanaks, qui ont trouvé des similitudes sociales et morales avec les larzaciens : "Quand les délégations kanakes viennent négocier en France, elles vont souvent se reposer pour le week-end sur le Larzac", affirme l’auteur. La caselle (abri de berger) kanake, près du Cun du Larzac sera le lieu de pèlerinage obligé. Une parcelle de terre leur a également été donnée récemment.
En Nouvelle-Calédonie, les tensions se sont un peu apaisées. Les Kanaks gèrent désormais une partie du nickel de l’île, une usine d’extraction minière et une autre de fabrication de ferronickel (le plus grand établissement du monde). Mais ces industriels n’hésitent pas à présenter leurs projets aux tribus avant de les lancer. De même, l’activité touristique est fondée sur le développement durable. On dirait que le dialogue avec les larzaciens a été fécond...
Puis, après un panorama rapide mais consistant des îles du Pacifique, José Bové s’attarde sur la Polynésie française, là où ont eu lieu des essais nucléaires en 1995. Les habitants du Larzac jouent les espiègles. José Bové monte sur le navire-amiral de la flottille pacifiste, Alain Desjardin faxe les infos aux journaux hexagonaux, tandis que de joyeuses blagues sont faites aux pandores.
Côté Amérique, José Bové va être servi. En Colombie, où il se rend juste après le procès de Millau, il détaille le plan américain pour éradiquer la coca. En réalité, la destruction chimique empoisonne toutes les cultures vivrières et les pâturages pour les animaux. José Bové rencontre les Indiens U’wa. Pour eux, "la terre a une valeur culturelle fondamentale". Or, le plan Colombie "va rayer de la carte une civilisation pour un gisement de pétrole de 1,5 milliard de barils, soit trois mois de consommation américain".
Il défile le 10 mars 2001 en compagnie du sous-commandant Marcos. Il se joint à la Marche pour la dignité et la paix sur Mexico. José Bové adore Zapata. A plusieurs milliers de kilomètres de sa ferme caussenarde, il va manifester avec les Amérindiens du Chiapas, qui subissent les méfaits de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), "un accord libéral pur jus". Avec l’Alena, le Canada est menacé, lui aussi, par le libéralisme : l’agriculture intensive et les attaques contre l’enseignement public sont deux des exemples que décrit José Bové. Pour autant, Bové n’est pas définitivement pessimiste : si les inégalités sociales sont considérables dans ce continent, "il est aussi une terre de métissage, donc d’espoir en l’homme" Et il voit les deux atouts essentiels : le "poumon" amazonien, et l’hyperpuissance économique des Etats-Unis.
Ce sont ceux-ci que José Bové retraverse plusieurs jours, en octobre 1999, après son séjour, enfant, à Berkeley. Il se concentre un peu de temps au repas qu’offre à la délégation du plateau du Larzac, la National Family Farm Coalition. Là, le leader de la Confédération paysanne peut dialoguer sur le sens des luttes. La vision aux Etats-Unis est plutôt la défense des droits individuels, alors qu’en France, elle est "plus collective et généreuse". De plus, dans ce pays, les fermiers ne font "pas partie d’une culture rurale". Le porte-parole de la Confédération paysanne et son ami François Dufour n’hésitent pas à expliquer aux fermiers américains le sens de leur combat. "L’agriculture a une triple fonction : nourrir, employer et protéger l’environnement".
Cuba et le régime castriste ne sont pas goûtés par le leader syndicaliste. Une pauvreté rare, "un contrôle pesant", les queues devant les magasins : on se croirait dans les pays d’Europe centrale juste avant la chute du mur de Berlin. Avec un "plus" accablant : une économie parallèle touristique "où tout est à vendre pourvu que ce soit payé en dollars".
Débarqué au gigantesque Brésil, lors du Forum social mondial (FSM), en 2001, il rappelle que "les paysans restent encore la catégorie socio-professionnelle la plus importante sur la planète". Le FSM à Porto Alegre est vraiment l’endroit empathique qui permet de souffler après avoir vu tant de naufrages. Mais il faut toute sa détermination pour que les paysans brésiliens fassent la même chose que lui : arracher du soja transgénique. Le 2 octobre 2001, c’est à Ougadougou (Burkina Faso) que s’arrête José Bové. Il a un aperçu de l’Afrique. Même si les situations sont différentes, des ressemblances s’affichent entre les deux agricultures, l’européenne et l’africaine. "L’Afrique a besoin d’un coup de main, mais pas de modèle, affirme José Bové. Les paysans ont moins besoin de plans humanitaires que de prix garantis." De même en Inde, deuxième pays mondial par sa population, le volume de la production est moins un problème que l’organisation de sa distribution. Là encore, il verra des paysans combattre les semenciers OGM. Il s’arrête enfin en Palestine, en juin 2001. Tout cet ouvrage démontre la multiplicité des paysanneries et l’impasse du choix de la globalisation libérale. Ici ou ailleurs.


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