A quoi sert un député européen écologiste ?

Propos recueillis par Erwan Lecoeur
samedi 23 mai 2009
par  Gérard Onesta
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Gérard Onesta, député européen Vert et vice-président du Parlement européen, répond aux questions d’EcoRev’ sur le rôle d’un député européen, de surcroît Vert, à la veille de son départ du Parlement européen.

EcoRev’ : En quoi les élus écologistes au Parlement européen sont particuliers ?

Gérard Onesta - D’abord, parce que notre famille politique est une des rares à avoir compris l’importance de l’outil européen. La campagne des Européennes qui se déroule nous montre malheureusement à quel point les autres partis politiques y rentrent à reculons, de manière pathétique ; le gag absolu étant l’UMP, bien évidemment. Ces gens-là n’ont pas compris à quel point cet outil européen est parfaitement adapté pour répondre à toutes les crises. On vit la crise des crises : une crise sociale, monétaire, bioclimatique, alimentaire… Ce sont des macro crises, de taille continentale. Et nous on s’en saisit à cette échelle.

Le fait d’être député écologiste, c’est avoir compris qu’on ne vient pas là parce qu’on a été retoqué au Sénat ou ailleurs, mais bien parce qu’on est là pour faire le boulot. C’est la première grande différence : la compréhension de l’importance de l’outil européen.

La deuxième chose, c’est un des rares parlements au monde où on n’a pas la notion de majorité et de minorité de façon absolue et figée. Sur chaque vote, sur chaque amendement, les majorités se font et se défont. Il y a les deux grands éléphants – qui marchent parfois trompe dans la trompe, les socialistes et les conservateurs. Mais sur la plupart des votes, ils ne sont pas d’accord – heureusement ! Et c’est le groupe charnière, le groupe central qui fait la différence. Avec les Verts au milieu, ça peut faire ou défaire une majorité. Quand je vois le nombre de votes que l’on a gagné à un ou deux voix … je me dis que le soir des élections, à un siège près, ça peut changer un amendement. Et un amendement, ça change une loi … Et une loi ça te change la vie. Surtout quand on sait que tout ce qui est voté au Parlement européen surdétermine ce qui se passe ensuite au niveau national. Nos concitoyens ne savent pas assez que deux tiers des textes votés à l’Assemblée nationale ne sont que des déclinaisons de ce que nous avons voté au Parlement européen auparavant.

Cela fait un moment que tu es élu au Parlement européen. Tu es devenu un incontournable ?

J’ai été le benjamin du Parlement européen de 1989 à 1994, puis j’ai eu une utile "jachère militante", pendant 5 ans – où j’ai quand même été porte-parole national des Verts sur ces questions. Et puis je suis revenu en 1999. Et non seulement je suis député, mais aussi vice-président du Parlement et élu plusieurs fois à ce poste, parfois mieux élu que les vice-présidents socialistes.

C’est aussi une particularité de ce Parlement qui reconnaît surtout les gens qui s’engagent, qui sont présents et qui font le boulot. Il y a cette atmosphère de travail que l’on rencontre rarement dans d’autres institutions, où, par définition, l’appartenance politique prime surtout. Il faut imaginer : il y a 110 partis politiques représentés, groupés en 8 groupes parlementaires, qui parlent 23 langues, en 3 alphabets… Donc, il y a besoin de faiseurs de consensus, qui négocient sur le fond, préparent le travail et cherchent des solutions qui peuvent aider les citoyens et faire avancer les choses. Il faut avoir travaillé au Parlement européen, dans ce cadre-là, pour comprendre que la politique peut être vraiment quelque chose de très noble.

L’Europe fait mieux que la France en matière d’environnement ?

La question ne se pose même pas. L’Europe fait mieux que n’importe quel pays pris individuellement. Dans la mandature précédente, plus de la moitié des textes votés au Parlement européen étaient de nature environnementale, au sens large : transports, énergie, agriculture, produits chimiques… La dimension environnementale était présente dans quasiment tous les votes au Parlement. C’est le Parlement européen qui a lancé le premier, il y a une dizaine d’années, des alertes de type vache folle, amiante, sur le changement climatique… Le mieuxdisant environnemental, c’est l’Europe. Et ce sont les États membres qui traînent des pieds pour transposer tout ça ; la France étant championne d’Europe dans le retard de transposition des directives…

Il y a des choses que fait très bien l’Europe, ou plutôt bien. Et il y a des choses qu’elle fait très mal, ou plutôt mal ?

Dans le très bien, il y a la paix. Grâce à l’Europe – on a tendance à l’oublier et ça paraît une évidence dans nos générations –, on ne se casse plus la gueule entre Européens. Depuis 60 ans, l’Europe a su faire la paix avec elle-même. C’est quelque chose qu’elle fait plutôt bien, exceptée dans la crise yougoslave. Et c’est un modèle qu’elle pourrait essayer d’exporter.

L’environnement, c’est aussi quelque chose qu’elle fait plutôt bien. Alors, bien sûr, elle pourrait mieux faire ; nous, Les Verts, on râle toujours sur le règlement Reach : quand il y a uniquement 30 000 substances qui sont mises sous contrôle, sur les 100 000 existantes, il en manque à l’appel. Mais on doit reconnaître qu’on a mis les 30 000 plus dangereuses sous contrôle. Et c’est l’Europe qui a fait ça, pas la France, pas l’Allemagne, ou le grand Duché du Luxembourg. La directive sur l’eau, Natura 2000, la directive oiseaux… Tous les grands textes structurants, du point de vue environnemental, c’est l’Europe.

Ce qu’elle fait plutôt mal, par contre, c’est la régulation financière, puisqu’on a un budget rikiki : moins de 1% du PNB continental, alors que les États américains mettent 20% du PNB dans leur budget fédéral… On voit bien qu’on n’a pas les moyens de notre politique.

Et puis ce qu’on fait très mal, aussi, c’est l’Europe sociale, puisque le projet européen, pour l’instant, il pousse plutôt à la dérégulation sociale, et qu’il considère que le social est un frein au libre-échange des marchandises, services et capitaux.

Dans l’idéal, comment serait une Europe plus écologiste ?

Il y a deux leviers fondamentaux. Le premier, c’est la démocratie et la place du Parlement. Le second c’est le budget.

Tant que ce Parlement ne sera pas au cœur du système, on n’en sortira pas. Par exemple, pour le Paquet énergie-climat, quand Sarkozy a annoncé qu’il avait l’unanimité au Conseil européen pour sauver le climat, il a flingué le climat ! Pourquoi ? Parce que le Parlement européen travaillait depuis deux ou trois ans sur un texte qui avait de la gueule. Et Sarkozy a fait un putsch institutionnel avec le Conseil européen, qui ne peut décider qu’à l’unanimité. Du coup, il a fait baisser la barre des exigences, pour que la Pologne (et son charbon) soit contente, pour que l’Allemagne de Merckel (et ses grosses voitures) soit contente, ou que l’Italie de Berlusconi (qui ne voulait pas d’avancée) soit contente… Et ils se sont mis d’accord sur un grand vide ! Mais la caisse de résonance médiatique a été telle qu’ils ont fait croire qu’ils avaient fait avancer les choses…

Le deuxième levier important, c’est le fric ! L’Europe n’a pas les moyens de son projet, avec un budget de moins de 1% du PNB continental… Donc, quand on a payé la Politique Agricole Commune – la moitié du budget –, quelques fonds structurels (un tiers) et quelques programmes structurants à l’international, il reste des pièces jaunes pour le projet européen ! On a quelques millions par-ci, quelques millions par-là… Au niveau d’un continent qui a un demi milliard d’habitants, ce n’est pas du tout à la hauteur. Tant qu’on n’aura pas compris qu’on a besoin d’un vrai budget, on ne s’en sortira pas.

Tant qu’on n’aura pas une écotaxe sur la pollution, pour détaxer le travail, par exemple, et un budget pour mener des vraies politiques, on n’y arrivera pas. En plus, le mécanisme européen interdit l’emprunt… Si l’on veut des politiques d’investissement, il faut de l’emprunt européen et il faut donc une réforme des traités pour ça.

Le traité de Lisbonne changerait les choses, sur ces questions ?

Oui, sur plusieurs aspects. Mais je ne suis pas à genoux devant, hein !... Ce traité dit "simplifié" de Sarkozy a repris les inconvénients du TCE, qu’avaient dénoncé à juste titre les pro-européens qui avaient voté non – j’ai voté oui, je peux le dire très librement ! D’abord, c’est un texte obèse ; or, une Constitution c’est quelques dizaines de pages qui disent qui fait quoi et les droits fondamentaux, et pas 350 pages pour noyer les choses. Deuxièmement, on constitutionnalisait des politiques – il n’y avait que l’ex-URSS qui avait fait ça ! Et le troisième bug, c’est que pour changer la moindre ligne de ce machin, il fallait l’unanimité des États.

Si vraiment Monsieur Sarkozy avait voulu faire oeuvre utile, il aurait suivi ce que nous avions proposé : prendre ce qu’il y a de bon dans le TCE en tenant compte des remarques justes des nonistes proeuropéens… J’ai écrit un plan "A+", qui séparait ce qui était constitutionnel de ce qui ne l’était pas ; ça fait quelques dizaines de pages, c’est très simple. Tout le reste, c’est les politiques, qui doivent rester en dehors. Et pour l’adopter, Les Verts l’ont toujours dit : il faut un referendum européen, avec une majorité qualifiée pour changer.

Le traité de Lisbonne reprend la structure du TCE en plus confus, garde toutes les politiques enkystées et fait perdre quelques évolutions au passage… Mais on garde quelques pépites du TCE.

Par exemple, le Parlement européen qui va être élu co-décidera sur la presque totalité des politiques. Pour l’instant, il y a 72 thèmes de compétence européenne, et le parlement ne co-décide que sur 35. Sur les 37 autres, on commente. J’ai dit à José – avec qui je fais campagne pour qu’il me succède – "pour la politique agricole, moi je la commentais, toi, tu pourras la voter". Pareil sur le budget, pareil sur les questions de justice... Donc, on aura un pouvoir renforcé, pour les citoyens, à travers leurs élu-es.

Le Parlement pourra aussi proposer des modifications au Traité, pour faire évoluer les choses. Et puis, il pourra élire le président de la Commission… C’est important, parce que jusqu’à maintenant, on ne parlait pas de Barroso ; ça s’est décidé entre les chefs d’État, qui ont choisi une carpette qui n’a rien fait pendant les crises pour ne faire d’ombre à personne et être reconduit. Fin 2009, si le traité de Lisbonne est mis en place, le Parlement élu pourra voter. On aura enfin une majorité élue qui pourra choisir une Commission qui sera sous contrôle politique, pour répondre au peuple qui l’aura élu-e… Et donc, s’il y a une majorité de Verts au Parlement européen le 7 juin à minuit, c’est un Verte, ou une Verte, qui sera président-e de la Commission.

Ensuite, le Conseil des ministres européen sera à "portes ouvertes". Les gouvernants ne décideront plus à huis clos ; ils ne pourront plus dire que c’est Bruxelles qui a décidé, en oubliant de préciser qu’ils ont voté pour.

Enfin, on aura une diplomatie intégrée, avec un ministre des affaires étrangères européen, qui pourra faire entendre la voix de l’Europe.

Le Parlement européen est assez mal connu des Français, en général. Que leur dis-tu pour leur faire comprendre ce que fait l’Europe ?

Je dis : regardez autour de vous… Dans la pièce, la lumière c’est de l’énergie… C’est l’Europe qui a décidé, s’il y a plus ou moins de nucléaire ou d’éolien. Les peintures au sol ou sur les murs, s’il y a des produits chimiques ?... La protection contre la chimie, c’est l’Europe. Vous êtes venus comment ? En train, en voiture ?... Les transports, c’est l’Europe. Le droit social dans votre entreprise, qui fonctionne ou pas… Eh bien, c’est l’Europe qui fonctionne, ou pas. Ce que vous avez mangé à midi, ou que vous mangerez ce soir… Les normes alimentaires, c’est l’Europe. L’Europe, elle est partout, et pas simplement dans le portemonnaie avec l’euro.

Les gens ne se rendent pas compte à quel point l’Europe surdétermine leur quotidien. Alors, ils peuvent dire : "l’Europe, je ne m’en occupe pas" Mais l’Europe s’occupe d’eux. S’ils en sont contents comme ça, très bien. Mais si, comme les écologistes, ils pensent qu’il faut modifier l’Europe, alors il n’y a qu’une façon : c’est d’aller voter. Je n’en connais pas d’autre.

Que donnerais-tu comme conseil à ton successeur ?

À tous les successeurs… Pas simplement à José (candidat dans la circonscription Sud-Ouest, NDLR), dont je n’ai pas besoin de faire la feuille de route. C’est quelqu’un que je connais depuis longtemps et qui n’a pas besoin de conseils pour être pleinement engagé dans des causes transnationales en faveur de l’écologie, du développement durable, de la diversité culturelle…

Mais d’une manière générale, je dirais à tous les gens qui viennent au Parlement européen – et pas tellement aux écologistes, d’ailleurs, mais aux autres : "si vous n’êtes pas conscient que vous êtes en train d’écrire une page d’Histoire ; si vous ne venez pas là avec l’envie de faire émerger le projet européen, de l’aider à accoucher de lui-même ; si vous êtes là simplement parce que vous vous êtes fait retoquer de tel ministère, ou en attente d’un siège au conseil régional, au Palais Bourbon, etc. Alors passez votre chemin. Vous n’avez rien compris !"

N’oublions pas que – pour sauver le climat –, tous les scientifiques disent qu’on a 5 ans, pour réorienter les choses ! Le sommet de Copenhague, c’est dans quelques mois. Et la mandature européenne, elle dure 5 ans. Donc, si les gens qui se présentent n’ont pas compris à quel point leur engagement, leur énergie, leur détermination vont peser dans l’histoire humaine… De grâce, qu’ils passent leur tour !