Remettre les non-humains au cœur de la politique

Propos recueillis par Isabelle Lamaud
mardi 23 mars 2010
par  Bruno Latour
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La question écologique interroge et transforme l’espace des pratiques démocratiques.
Bruno Latour, sociologue de la science et des techniques, revient ici sur le caractère
cosmopolitique de toute politique. Décloisonnant nature et société, science et politique, il
montre en quoi l’écologie politique rénove la représentation du monde commun à composer.

EcoRev’ – Dans votre ouvrage Politiques de la nature, vous critiquez une forme d’écologie politique qui consisterait simplement à inclure dans le débat démocratique les questions sur la nature. En quoi vos propositions se démarquent-elles de ce projet ?

Bruno Latour - Je ne crois pas en effet que
l’on avance beaucoup en liant l’écologie
politique avec la nature. Cela dépend
d’abord de ce qu’on entend par "nature".
Est-ce la réalité extérieure de toutes les
choses qui nous entourent ? Est-ce que
vous voulez désigner par nature ce qui est
le pendant de culture, de société, etc. ? Est-ce
la nature unifiée par ce qu’on appelle
"les lois de la nature" ? Est-ce la nature
comme campagne et sauvagerie par
rapport à la ville ou à la civilisation ? Mon
argument est, tout simplement, que nature
et politique ne vont pas bien ensemble et
que, par conséquent, la dernière des
choses à faire, si l’on veut faire de la
politique écologique, c’est de vouloir
"sauver" ou même "défendre" la nature. La
nature est indéfendable !

L’écologie politique s’est pensée à partir de
questions nouvelles, dont beaucoup, c’est
vrai, provenaient de l’ancien cadre naturel,
mais c’est d’abord un renouveau et de la
politique et de l’écologie : l’ensemble des
êtres auxquels nous tenons, dans lesquels
nous sommes mêlés, avec lesquels nous
avons une histoire commune. Quand l’écologie
politique arrive, la nature s’en va.
D’ailleurs historiquement, c’est quand la
nature conçue comme cadre extérieur a
commencé à manquer, que l’écologie est
devenue de plus en plus visible au sens
commun. C’est-à-dire qu’on ne peut plus
considérer une vie politique des humains
d’un côté et de l’autre, à l’extérieur, une
nature qui servirait de cadre – ou de
décharge. L’écologie politique c’est la
rénovation des ingrédients, des sujets, des
passions, des objets, des cadres mêmes de
la politique, de la vie commune, de ce que
j’appelle pour cette raison la composition
du monde commun. La notion de nature est
soit trop occidentale, soit trop confuse, soit
une unification trop rapide des êtres pour
pouvoir servir en quoi que ce soit de
référent à la politique. Vous n’allez jamais
pouvoir dire "la nature veut ceci ou cela"
et entrainer aussitôt l’adhésion ou la
décision des humains. Non, vous entrez
dans un espace forcément controversé – on
le voit bien avec le climat – et donc en
politique. L’idée que l’appel à la nature va
simplifier ou réorienter la politique, n’a
donc pas grand sens.

Pourquoi l’entrée des non-humains en politique serait-elle nécessaire, et comment peut-elle se faire ? Et d’abord qu’est-ce que vous appelez non-humains ?

Le mot n’est pas formidable. Il est trop
négatif. Je cherchais juste une alternative au
couple calamiteux : objet/sujet. Humains/
non-humains, cela fait comme une sorte
de chaîne qui oblige à redéfinir ce qui
forme les humains et ceux dont ils
dépendent pour exister. Parler de chaînes
d’humains et de non-humains, c’est une
manière d’éviter de parler de nature d’un
côté et de société de l’autre, parce que ni
d’un côté ni de l’autre on ne sait
exactement de quoi elles se composent.
C’est un concept pour ré-ouvrir la question
de nos liens et de nos attachements, alors
que dans l’ancienne division sujet/objet on
est toujours dans un rapport d’émancipation
 : plus on est sujet, moins on est
objet et vice versa. Avec la chaine humains/non-
humains, on ne sait pas. Peut-être que,
sans les non-humains, nous ne serions pas
du tout des humains. Ce qu’on appelle les
crises écologiques, c’est la soudaine réalisation
de ces incertitudes de plus en plus
nombreuses. On s’aperçoit brusquement
que l’on ne sait plus de quoi l’on dépend.
Que la définition même de nos biens et de
nos maux est en question. C’est ce que
Peter Sloterdijk appelle l’explicitation.

Nous explicitons ce dont, avant, nous ne
savions pas que nous dépendions.

Pour revenir à la première question, je crois
qu’il faut la renverser : par quelle étrangeté
de l’histoire a-t-on pu penser que la
politique, c’était une affaire d’humains
entre eux ? Alors que de tous temps et
dans tous les peuples on a toujours eu
affaire simultanément aux humains et aux
non-humains et que la politique a toujours
été aussi une définition du cosmos. Le
maire du moindre village, c’est toujours
d’eau, de terre, d’air, de bâtiments,
d’animaux, de virus, de transports, de
"calamités naturelles" qu’il doit s’occuper,
en même temps que des misères, des
passions et des calamités de ses
administrés. Pendant une brève période,
celle que j’appelle la "parenthèse moderniste",
on a pu croire en effet que la théorie
politique, la représentation, l’élection, la
prise de parole, etc. tout cela était réservé
aux seuls humains entre eux. Mais en
même temps, dès qu’on regarde le contenu
de ce dont parlent les humains assemblés,
cela a toujours été le monde dans toute sa
diversité, sa complexité, son hétérogénéité.
Autrement dit, la politique a toujours été
une cosmopolitique, une certaine façon de
concevoir les liens entre les humains et les
non-humains. Il se trouve seulement que
les sciences politiques ont largement ignoré
ce point et se sont concentrées sur les
"représentations" que les humains se
faisaient des questions "de nature". Du
coup elles se sont beaucoup préoccupées
de la façon dont on pouvait avoir des
gouvernements "représentatifs" mais pas
du tout des procédures par lesquelles on
allait pouvoir représenter, c’est-à-dire
rendre présents, les objets de dispute, le
contenu des affaires pour lesquelles les
humains se sont assemblés. Or les deux
sens du mot "représentation" doivent être
liés : est-ce que ceux qui sont assemblés
sont représentatifs, oui, d’accord, mais
aussi, est-ce que ce qu’ils disent offre une
bonne représentation du monde commun à
composer ?

C’est ce que j’avais proposé d’appeler, il y
a vingt ans, le parlement des choses, et qui
est maintenant devenu une évidence,
surtout après Kyoto et maintenant
Copenhague : tout le monde maintenant
comprend que les non-humains sont depuis
longtemps entrés en politique par le
truchement de leurs innombrables porte-parole
qui s’assemblent autour des choses,
c’est-à-dire des sujets de dispute, des
affaires, de ce que les Anglais appellent
des issues. Par conséquent, les non-humains
ont toujours été au cœur de la
politique ; on avait simplement cru pouvoir
diviser les choses en disant : aux politiques
les humains et leurs opinions ; aux scientifiques
les non-humains et leurs propriétés.
Mais aujourd’hui on redevient comme on
était avant. On pourrait reprendre ce cliché
en le modifiant : "nos ancêtres les Gaulois
n’avaient peur de rien sinon que le ciel
leur tombe sur la tête ; la multitude qui
s’assemble à Copenhague a peur de tout,
y compris que le ciel – le climat – lui tombe
sur la tête". On est redevenu normal.
Politics as usual.

Vous attribuez un rôle de porte-parole des non-humains aux scientifiques. A quelles conditions cela peut-il s’effectuer sans reproduire la séparation entre savants et profanes ?

D’abord il faut bien comprendre cette idée
de porte-parole : cela veut dire qu’il n’y a
jamais de rapport simple et direct,
mimétique entre celui qui parle et ce dont
il parle. Les humains parlent, certes, mais
en politique classique, ils parlent par l’intermédiaire
de porte-paroles, leurs représentants,
directs ou indirects, peu importe.
Bon, les scientifiques, eux, parlent aussi
pour les choses qu’ils sont chargés de
représenter dans ces nombreux quasi-parlements
qui se sont créés autour de tous les
sujets de controverses – le climat, les
antennes relais, les éoliennes, le thon
rouge, le H1N1, les exemples ne manquent
pas. Quel est leur rôle ?

Autrefois, du temps de la parenthèse
moderniste, on aurait dit : qu’ils nous
donnent les faits, la nature des faits, et
nous, politiques, moralistes, gens du
peuple, militants, etc. nous nous
occuperons de décider des valeurs. Mais
personne n’a jamais cru que quand les
chercheurs disent "les faits parlent par eux-mêmes"
ce soit littéralement vrai.

Les faits parlent par leur intermédiaire. Ce
qui explique que les scientifiques soient
souvent divisés et, quand ils ne le sont pas,
que leur autorité ne soit plus suffisante
pour entrainer l’accord sur le monde
commun. D’autre part, comme vous le
suggérez, d’innombrables "représentants"
se sont fait voir, en s’autoproclamant
souvent représentants des mêmes éoliennes,
du même thon rouge, du même climat,
ou des mêmes antennes relais. Les pêcheurs
de thon, eux aussi, vont se mettre
à critiquer les quotas définis par les statisticiens
chargés de surveiller l’évolution de
la ressource. Il est beaucoup plus difficile
qu’avant d’avoir d’abord des faits indiscutables,
et ensuite une discussion. Donc on
ne peut plus distinguer les politiques –
autorisés à représenter les humains –, les
scientifiques – qui définissent les faits
indiscutables –, les militants et les gens du
commun qui eux devraient attendre, pour
savoir et se décider, ce que disent les deux
premiers groupes. On est dans des parlements
et c’est un peu la foire puisque tous
les porte-parole disent ce que diraient les
choses dont ils parlent si elles pouvaient
parler ! Il faut donc repenser totalement la
fonction politique, le rôle même des parlements,
la notion de porte-parole pour
retrouver des règles d’autorité, de
procédure, de débats par lesquelles nous
pouvons décider, en fin de compte, dans
quel monde commun nous voulons vivre.
Le cas du H1N1 est assez typique du genre
d’imbroglios dans lesquels on se trouve. La
répartition de l’autorité est complètement
différente. Là non plus on ne peut pas
s’abriter derrière la nature pour obtenir des
décisions indiscutables.

Il faut parvenir à clore les controverses tout
en acceptant cette multiplication des arènes
et des porte-paroles. C’est un peu
angoissant pour les chercheurs souvent,
mais, en même temps, cela les met dans
une situation plus réaliste que celle d’avoir
seulement à définir les faits indiscutables.
On est dans des parlements. La décision
arrive à la fin, pas au début. Et même
après, la discussion continue. Mais on a
décidé.

On voit bien la difficulté de concilier
l’ancien et le nouveau modèle dans la
querelle sur l’origine anthropique du climat.
C’est normal d’avoir une opposition qui
continue à discuter, mais on doit pouvoir se
tenir à la décision prise sur le lien de
causalité et on doit pouvoir prendre des
mesures en fonction de ces prémisses
décidés en commun selon une procédure
légitime. C’est là où les notions de porte-parole
et de parlement sont tellement
utiles : pour nous permettre d’entrer à
nouveau dans la politique.

Les associations écologistes peuvent-elles représenter des lieux pertinents afin de porter les intérêts d’entités qui ne sont pas représentées dans les systèmes politiques actuels (non-humains, générations futures) ?

Bien sûr, puisque c’est souvent à elles que
l’on doit d’entendre les voix de ceux qu’on
aurait oubliés, qu’ils soient humains ou
non-humains. Par définition, tout système
représentatif est mauvais dans la mesure
où il représente mal des milliers d’affaires,
de soucis. Il faut donc toujours passer par
des porte-paroles, souvent autoproclamés,
qui vont se mettre à faire parler les oubliés,
les rejetés, les exclus, qu’il s’agisse du thon
rouge en voie de disparition, ou des prisonniers
entassés dans leurs cellules, ou des
symptômes étranges de ceux qui croient
subir les effets des éoliennes ou des
antennes-relais. Sans militants, pas de
démocratie.

Mais cela ne veut pas dire que le reste du
public doit forcément les croire. Le public
– ou plutôt les publics, comme dit Walter
Lippmann – est toujours un fantôme, c’est-à-dire qu’il faut le faire exister sur chaque
nouveau sujet d’une façon nouvelle. Et son
travail, c’est d’apprendre à détecter dans
cette foire parlementaire, ceux – militants,
scientifiques, officiels, politiques, administrateurs,
lobbyistes – qui sont plus ou
moins partisans. C’est la grande affaire de
la démocratie : représenter les absents, les
morts, les futurs, les exclus, les petits ; et
ce travail, il faut toujours le reprendre et
recommencer.

S’agit-il de développer le caractère délibératif des démocraties ? Que peut apporter de plus ce type de démocratie par rapport au système représentatif, voire à des systèmes politiques autoritaires ?

Les systèmes autoritaires se préoccupent
aussi peu des humains que des non-humains.
La crainte d’un autoritarisme
fondé sur l’écologie n’est agitée que par
ceux qui, justement, font appel à la
Science, avec un grand S, pour protéger
leurs propres positions politiques de toute
critique. C’est l’ancien cauchemar d’une
politique fondée sur une science, le
matérialisme historique, le néolibéralisme
ou aujourd’hui l’écologie.

Le danger serait réel si les écologistes
étaient liés à la Nature avec un grand N et
qu’ils disaient : "la Nature m’a parlé directement,
elle veut ceci, donc faites-le". Là,
on aurait un fondamentalisme écologique
égal et pire que le fanatisme religieux qui
dit parler sans interprétation au nom de
Dieu. Mais la scène des controverses écologiques,
c’est ce qui est si réconfortant,
montre exactement le contraire : c’est une
extension formidable du "système délibératif",
ce qui donne souvent le tournis, je
le reconnais. C’est cet espace des controverses
qu’il va nous falloir habiter et qui
présente pour la démocratie une chance
de renouveau extraordinaire.

A condition d’apprendre à inventer les
procédures, les instruments qui permettent
de s’y orienter et de retrouver, en fin de
compte, un principe d’autorité qui soit
légitime.

Pour en savoir plus :

Sur les sites de controverses :

http://medialab.sciences-po.fr/controversies/

Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes.
Essai d’anthropologie symétrique
, La Découverte,
Paris, 1991.

Bruno Latour, Politiques de la nature. Comment faire
entrer les sciences en démocratie
, La Découverte,
Paris, 1999.

Walter Lippmann, Le Public fantôme (traduction par
Laurence Décréau avec une introduction de Bruno
Latour), Demopolis, Paris, 2008.

Peter Sloterdijk, Écumes. Sphères III (traduit par Olivier
Mannoni), Maren Sell éditeurs, Paris, 2005.