La démocratie transgénique

mardi 23 mars 2010
par  Luiz Henrique Gomes de Moura, Tiago Bueno Flores
popularité : 4%

Le géographe Tiago Bueno Flores et l’ingénieur forestier Luiz Henrique Gomes de
Moura, tous deux militants du Mouvement des paysans sans terre (MST), montrent comment
la démocratie représentative brésilienne sert en priorité les intérêts de l’oligarchie des grands
propriétaires terriens et des multinationales. A l’inverse, la démocratie participative telle
qu’expérimentée par le MST dans le Réseau Bionatur de Semences Agroécologiques, assure
selon eux une meilleure prise en compte des intérêts du peuple, ainsi que la sauvegarde
d’agroécosystèmes menacés par les pratiques intensives et par le développement des OGM.

La démocratie représentative a démontré
ces dernières décennies qu’elle était un
outil déterminant pour le maintien des
logiques sociales engendrées par la mise
en œuvre définitive du capitalisme, principalement
dans les pays sous-développés et
en développement, groupe dont fait partie
le Brésil. La démocratie, telle que nous la
connaissons aujourd’hui, a permis de
consolider une élite brésilienne oscillant
entre une perspective supranationale, sous
le contrôle du capital financier extérieur, et
une autre relevant de l’oligarchie rurale
typique, enracinée dans ses colossales
propriétés terriennes. Ce même groupe
dominant, qui au cours de l’histoire
nationale a tout fait pour maintenir le statu
quo dans le monde rural, a figé dans le
marbre la structure sociale brésilienne et
menace aujourd’hui son patrimoine naturel.

L’articulation de ces deux visions a
engendré un lobby qui imprègne tous les
organismes publics, mais qui a fait du
pouvoir législatif son principal gardien. Par
exemple, la Bancada Ruralista – nom donné
au groupe de députés qui représentent les
intérêts des latifundios – constitue le plus
grand groupe politique dans le Congrès
national où il altère, approuve et révoque
les lois en syntonie avec les priorités d’une
minorité.

Ainsi, le questionnement de ce modèle
politique brésilien est inévitable au vu de
ses performances en matière socio-économique.
Les blessures et le fossé abyssal
entre les personnes les plus riches et les
plus pauvres s’accentuent d’année en
année, et il n’y a pas d’horizon à court
terme et moyen terme pour renverser la
situation. Dans ce contexte, comme l’a
indiqué César Benjamin, "il y a quelque
chose de profondément erroné dans une
démocratie qui produit – et légitime – une
augmentation des inégalités sociales dans
une société historiquement marquée par
l’inégalité."

Ce "quelque chose" provient de l’instrumentalisation
de la représentation
démocratique par les élites dominantes. Si
l’on observe le pouvoir de classe des
propriétaires ruraux à l’intérieur des
pouvoirs d’État (législatif, exécutif et
judiciaire), on peut comprendre clairement
cette relation entre démocratie représentative
et classes dominantes.

Statu quo dans les campagnes

La relation politico-foncière s’est consolidée
tout au long de la construction du
Brésil. En procédant à un bref examen de
l’histoire de la politique et de la législation
brésilienne de la propriété privée, nous
voyons ce lien étroit entre une portion de
la société appelée "conservatrice" et les
questions foncières. La Loi foncière (Lei de
Terras) approuvée en 1850 est précurseur.
Elle a fixé définitivement qui pouvait avoir
droit aux terres brésiliennes : ceux qui
pouvaient les acheter. De cette façon, l’État
brésilien a relégué des dizaines de milliers
de paysans libres et des millions d’esclaves
affranchis, qui avaient effectivement
travaillé la terre, au profit de l’aristocratie
agraire.

Pendant ce temps, les conditions
matérielles dans le monde rural, avec leurs
contradictions, sont apparues de plus en
plus flagrantes. Un siècle plus tard, dans les
années 1950, le soulèvement des masses
dans le monde rural au travers du surgissement
des organisations et ligues
paysannes, appuyées par les syndicats
ruraux, l’Église catholique et le Parti
Communiste brésilien, a mis sur le devant
de la scène nationale l’urgence d’une
Réforme Agraire.

Avec l’intensification des revendications
dans le monde rural et la pression de la
gauche politique dans les débats sur la
Réforme foncière, la Société Rurale
Brésilienne (Sociedade Rural Brasileira –
SRB), représentant les grands propriétaires
terriens et fondée en 1919, a commencé à
participer avec insistance au débat. La SRB
rabâchait l’argument conservateur traditionnel
selon lequel l’interférence de l’État
dans les relations sociales du monde rural
déstabiliserait celui-ci, affecterait la
production et entrainerait la ruine de l’économie.
Le gouvernement du président João
Goulart, qui relayait ces idées réformistes,
fut impitoyablement la cible des critiques
de la SRB. Selon elle, ces mesures ouvriraient
la porte au communisme
international, lequel pourrait ensuite
facilement manipuler la population rurale
analphabète pour fomenter la Révolution.
Cela a été dans doute la raison de la
poussée conservatrice des années 60,
déclenchée avec le coup d’état militaire de
1964. Le nouveau régime a introduit le
Statut de la Terre (o Estatuto da Terra). Il
promettait d’un côté la Réforme agraire –
qui ne fut jamais réalisée –, et jetait de
l’autre les bases du processus de colonisation
de l’Amazonie et, par conséquent,
d’expansion des frontières agricoles, grâce
au soutien de l’appareil d’État.

A la suite des années de plomb de la
dictature militaire, la transition démocratique
brésilienne est devenue un processus
de simple transformation des règles du jeu,
dans lequel la démocratie était admise
comme une technique d’administration et
d’organisation de la machine étatique, sans
relation avec les valeurs ou la volonté
populaires. On approuvait ainsi la valorisation
de la représentation au détriment de
la participation.

En 1985, la défunte SRB laissa place à
l’União Democrática Ruralista (UDR, Union
démocratique ruraliste), qui se chargea de
donner suite à ces principes et de
perpétuer le statu quo dans les campagnes.
Les ruralistes lancèrent de nouveaux modes
d’action, notamment une publicité intense
et agressive – porteuse évidemment de
valeurs conservatrices et libérales – pour
tenter de se défaire de leur image
d’"arriérés" devant les avancées technoscientifiques
de la société. Mais sous cette
façade moderne – représentée par des
personnalités comme le député fédéral de
l’état de Goiás, Ronaldo Caiado – , ils continuaient
d’user de leur méthode la plus
coercitive : la violence.

En même temps qu’elle réprimait les
mouvements sociaux ruraux, l’UDR tentait
de faire avancer le processus de modernisation
de l’agriculture, acquérant grâce à
des financements publics les technologies
de la Révolution verte. Et elle se tournait
vers des partenariats internationaux. Cet
élément nouveau, imposé à l’agriculture
brésilienne, finit de déréguler le secteur, le
laissant à la merci du marché mondial et
entraînant des mouvements de résistance.
Ainsi, c’est dans le pouvoir politique de la
classe des propriétaires terriens qu’apparaît,
de la forme la plus évidente, la
manipulation du pouvoir au moyen de la
démocratie représentative. Dans des
processus réellement démocratiques,
l’hégémonie de cette classe se heurterait
aux organisations agraires populaires, qui
n’arrivent actuellement pas à se faire représenter
au niveau législatif. Un exemple
illustre cette confrontation de projets
politiques, et la manière dont la démocratie
représentative sert les intérêts de l’élite au
pouvoir : celui de l’agrobiodiversité, ou
plus spécifiquement des semences.

Durant les années 1980 et 1990, le développement
d’une production agricole à grande
échelle, fondée sur l’usage intensif de pesticides
et d’engrais chimiques, entraîna de
sérieux préjudices pour l’environnement.
Avec l’expansion des frontières du capitalisme,
ce processus atteignit définitivement
le cœur de la production que constituent
les semences.

Après des avancées technologiques fondamentales,
comme l’amélioration génétique
des plantes et suite au développement du
marché international de produits agricoles,
les grandes entreprises se sont attachées
prioritairement à structurer le droit international.
A la suite d’une longue et
fructueuse bataille, elles ont développé des
législations internationales et locales, grâce
au lobbying auprès des représentations
politiques comme l’Union pour la protection
des nouvelles variétés végétales (UPOV)
ou les accords sur les Aspects de la
propriété intellectuelle relatifs au commerce
(ADPIC ou TRIPS). Ceux-ci universalisent
une pratique qui jusqu’à aujourd’hui est
considérée comme un des pires crimes
contre l’Humanité : la possibilité de
breveter les diverses formes de la vie.

Face à cette vigoureuse offensive, Via
Campesina a lancé au Forum Social Mondial
de 2003 la campagne "Semences :
Patrimoine des Peuples au Service de
l’Humanité". Cette campagne a provoqué
une mobilisation globale pour la défense
de la biodiversité planétaire, et en particulier
des semences. Au Brésil, elle a gagné
l’adhésion du Mouvement des paysans
sans terre (MST) afin de défendre le droit
des agriculteurs à protéger et préserver
leurs semences, et s’opposer à son appropriation
par le capital et le marché.

A la différence des gouvernants, le MST
défend les semences comme une part de
l’identité et de la culture paysannes, fondamentale
pour la promotion de la sécurité et
de la souveraineté alimentaires des
peuples.

Racines du réseau Bionatur de semences agroécologiques

Mais le système de prise de décision actuel,
comme l’ensemble de la démocratie représentative,
est précisément articulé pour
éviter la participation directe des peuples
traditionnels et des paysans. Les pays qui
participent à la réglementation, à travers un
processus totalement dépourvu de consultation
et de délibération publiques,
décident de leurs représentants et de leur
position à partir des cabinets de leurs
instances diplomatiques, généralement
après avoir consulté certains secteurs
privilégiés, comme les entreprises et de
grandes ONG.

Même quand elles réussissent à dépasser
ce blocage, les organisations populaires
rencontrent d’énormes difficultés pour
comprendre le langage volontairement
codifié sous lequel ces débats sont menés.
Sans voix dans les systèmes exécutifs
officiels, les paysans construisent à partir
de leurs mouvements sociaux, les revendications
collectives en accord avec les
réalités vécues au quotidien. Face à
l’avancée des OGM et des multinationales,
la campagne Semences est devenue une
lutte commune à la majorité des mouvements
paysans d’Amérique Latine.

Au Brésil, cette lutte entre les objectifs des
transnationales et le projet populaire de la
campagne Semences, s’est cristallisée dans
l’opposition entre Monsanto et le MST, et
dans le développement du Réseau Bionatur
de Semences Agroécologiques.

Bionatur est le résultat d’un processus
historique qui démontre le potentiel d’organisation
et de participation de familles
issues d’univers différents (production,
administration, et politique).

Au début des années 1990, la région au sud
de l’Etat du Rio Grande do Sul a été la
scène de luttes intenses et de grandes
victoires de la réforme agraire, avec l’installation
de centaines de familles.

En 1994, le MST réussit à nouer des partenariats
avec des entreprises privées de
maraîchage, parvenant ainsi à faire
travailler 300 familles, qui fournissaient
65% de la production de ces entreprises.
Trois ans plus tard, les contradictions de ce
partenariat s’accentuèrent. Après discussions,
il fut décidé en assemblée de la
coopérative constituée par ces familles, que
le contrôle de la production, de la commercialisation
et des profits devrait être assuré
par elles. Ainsi est née Bionatur, qui définit
trois axes fondamentaux : la coopération, la
sauvegarde de la culture et l’agroécologie.

Monsanto contre MST

Grâce à la coopération, le collectif en vint
à décider de toute la chaîne de production,
du choix des variétés à cultiver jusqu’au
marché à alimenter, en passant par les
pratiques de culture et de commercialisation.
Ainsi, d’agents d’une production
dont ils ne savaient rien, et dans laquelle
ils ne prenaient aucune décision, les
paysans devinrent les acteurs de leur
propre processus productif. Et le modèle
coopératif permit à toutes les familles,
malgré l’hétérogénéité de leurs niveaux de
connaissances et de richesses, d’exercer
de façon égalitaire un pouvoir démocratique
sur la définition et le sens de la
production.

De façon collective, les familles décidèrent
qu’en plus des espèces dont ils étaient
spécialistes (carottes et oignons), ils
produiraient des semences de variétés
anciennes, adaptées aux conditions locales.
De trois espèces en 1997, Bionatur vint à
en produire plus de 40, de 100 variétés
différentes, la plupart menacées de disparaître
de la région.

En plus de cette démarche de sauvegarde
de la biodiversité, les familles décidèrent de
produire de façon agroécologique, en
rendant leur production indépendante du
marché et fondée sur l’équilibre de l’agroécosystème
local.

Autour de ces trois axes s’est amorcé un
développement endogène, qui a permis à
Bionatur de devenir la plus grande entreprise
de semences agroécologiques du
Brésil. Elle dispose de cultures dans deux
autres Etats brésiliens et projette d’étendre
son action dans de nouveaux espaces du
cerrado (NDT : paysage de savane au centre
du Brésil). C’est justement dans le Rio
Grande du Sud qu’au même moment se
préparait l’invasion du soja transgénique, à
partir de 1998. Entré en contrebande depuis
les exploitations argentines, le soja
Roundup Ready s’est retrouvé de facto
consommé au Brésil, et une frange de la
Fédération des agriculteurs du Rio Grande
do Sul (Farsul), entité défendant les grands
propriétaires, mit sous pression permanente
le gouvernement fédéral pour
légaliser la production d’OGM. C’est dans
ce cadre que la Campagne Semences
Patrimoine des Peuples fait la promotion de
Bionatur comme projet démocratique,
approprié par les agriculteurs, en
opposition à l’avancée des velléités
hégémoniques des entreprises capitalistes
comme Monsanto. Depuis lors Bionatur
s’est recomposée en Réseau de Semences
Agroécologiques Bionatur, organisant des
collectifs de producteurs dans 4 Etats brésiliens,
produisant plus de 10 tonnes de
semences et devenant la plus grande entreprise
de semences maraîchères agroécologiques
d’Amérique Latine. L’expansion de
Bionatur était fondée sur l’organisation du
Mouvement des sans-terres.

Les cellules de base sont les "espaces
élémentaires", constitués de 10 familles.

Elles peuvent délibérer des questions
opérationnelles et sont des lieux de
réflexion, de débat et d’élaboration de
décisions politiques pour le collectif auquel
elles appartiennent. Chaque cellule a ses
coordinateurs-trices et responsables pour
différents secteurs (production, coopération
et environnement, questions de genre ou
finances). 50 familles forment une brigade,
et les grandes brigades de 500 familles
élaborent une planification régionale et
cherchent à dynamiser les questions
soulevées par les cellules de base. Elles
sont coordonnées par des responsables
élus de façon consensuelle lors de
rencontres organisées tous les deux ans.

La consolidation des entreprises capitalistes
se réalise grâce à la légitimité
juridique conférée par la législation,
laquelle est construite par la démocratie
représentative, et grâce au capital
commercial, matérialisé par les entreprises
du secteur de l’élevage et les grandes
coopératives de l’agrobusiness. Le grand
progrès que leur offre les OGM, c’est que
les plus-values viennent non seulement des
ventes de semences, mais des royalties.

Rien n’encourage les agriculteurs à s’organiser.
Au contraire, comme le dénonce
Marie-Monique Robin dans son livre "Le
Monde selon Monsanto", le système des
royalties est utilisé pour défaire les liens
communautaires, une fois que Monsanto,
par exemple, dispose de systèmes de
dénonciation des agriculteurs qui se
soustraient à l’obligation de les payer.

Finalement, en 2005, l’alliance des entreprises
multinationales a atteint son objectif.
Dans un système politico-électoral où les
donations privées sont fondamentales pour
réussir une campagne "d’impact", le vote
de projets au Congrès National est clairement
influencé par les "soutiens" des entreprises
concernées. Profitant de la proximité
des élections, les entreprises ont mis la
pression sur les rares parlementaires indécis,
et la Loi de Biosécurité a été approuvée.
Depuis, toute décision sur l’étude ou l’autorisation
commerciale d’OGM doit être
approuvée par une Chambre Technique,
composée exclusivement de scientifiques
issus des organismes gouvernementaux.
Faveur accordée à la participation
populaire, la loi garantit la nomination de
scientifiques choisis par la société civile,
mais celle-ci doit en être référée aux
responsables de tous les ministères.

Depuis 4 ans, l’échec de la démocratie
représentative s’est manifesté dans la
constitution de deux groupes distincts et
antagonistes : le premier est constitué des
chercheurs pro-OGM, parmi lesquels
certains menaient des recherches financées
directement par des entreprises privées. Le
second est une alliance entre ONG, mouvements
sociaux et intellectuels, dénommé
Brésil Libre de Transgéniques, qui tente
difficilement d’exercer ses droits fragilement
garantis par la législation en vigueur.

Ce groupe tente d’élaborer une nouvelle
perspective, partant de l’idée qu’une
démocratie sans participation, et qui ne
prévoit pas de mesures allant vers plus
d’égalité et de réduction des divergences
sociales, est condamnée à terme. Dans ce
contexte, le MST a mis en pratique ses
positions, défendant sans réserve son idée
de "démocratie amplifiée", prévoyant une
organisation institutionnelle qui intègre et
conserve les victoires fondamentales de
toutes les démocraties : suprématie des
lois, séparation des pouvoirs et alternances
au pouvoir. Cependant, si de telles idées
trouvent un large soutien théorique au
Brésil, elles sont peu mises en pratique.
Une contradiction que les mouvement
sociaux brésiliens tentent de dénouer grâce
à une clé : la participation populaire.

Texte traduit du portugais par Aude Vidal,
Florent Marcellesi et Simon Barthélémy.