Europe sociale, Europe de la culture : pour un espace public européen

 octobre 2003
par  Bernard Dréano, Eva Hernandez, Florence Huige
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Si l’Europe est avant tout perçue (et fonctionne) comme une entité économique et un système institutionnel complexe, les mouvements de mobilisation autour notamment des luttes de précaires, des intermittents ou de la question des retraites, marquent, ne serait-ce qu’en creux, la nécessité de structurer un véritable espace public européen pour imaginer un autre développement et peser dans la dynamique politique et sociale de la construction européenne. C’est à partir de constat que nous avons réunis Bernard Dréano (président du Cedetim, animateur du réseau Helsinski Citizens’ Assembly représenté en France par l’Assemblée Européenne des Citoyens), Eva Hernandez (assistante réalisatrice) et Florence Huige (comédienne, metteure en scène et écrivaine), toutes deux membres de la coordination des intermittents et précaires d’Ile de France au sein de laquelle elles animent la commission Europe, pour interroger cette construction par "en bas", encore embryonnaire, d’une Europe qui pour se construire repousserait ses propres frontières culturelles, sociales et politiques.

EcoRev’ : Elargissement à 25, interrogations sur ses frontières, élargissement de son champ de compétences, projet de constitution … l’Europe se transforme, prend corps comme niveau incontournable pour tenter d’imposer d’autres normes économiques et sociales. Comment ces évolutions influent vos luttes et les façons de les mener ?

Eva Hernandez : Pour l’instant, l’Europe ne s’est pas beaucoup occupée de la culture. C’est un des points noirs de la commission et du parlement européen.

Florence Huige : La culture n’a jamais autant fait parti d’un réel enjeu, seulement on ne sait absolument pas comment traiter la diversité des politiques culturelles. Par exemple, la France a développé depuis très longtemps une politique culturelle étatique, aujourd’hui largement décentralisée, dont le Royaume Uni ne veut pas. L’Europe ne peut pas exister sans culture commune. Chacun a conscience que c’est la connaissance des cultures des différents pays qui permettra de créer des liens.

Eva Hernandez : La prise de conscience des enjeux symbolique et économique liés à la culture est très récente. Les sources de profit pour les investisseurs se déplacent de la production vers les relations qualitatives, les services. Et comme les services fondamentaux sont pour une large part pris en charge par la collectivité à travers les services publics, il y a nécessité d’aller vers une forte libéralisation, y compris dans le domaine de la culture, de façon à créer des richesses potentielles à faire fructifier ensuite. Avec l’extension de ce processus à l’ensemble de la création, il y a quelque chose de réellement nouveau, l’idée que même ces terrains là, qui nous avaient été abandonnés, sont potentiellement intéressant économiquement. Là nous sommes en danger par rapport à l’Europe, avec sa force d’imposition réglementaire énorme.

Florence Huige : Les brusques changements dans la politique de subvention de la culture en France en sont déjà la traduction.

Eva Hernandez : Et l’Europe pousse depuis des années. La remise en question du statut des intermittents en France avait déjà été mise sur la table à plusieurs reprises par la commission européenne.

Bernard Dréano : L’Europe constitue un espace politique et juridique dominant depuis maintenant une génération, en particulier depuis le milieu des années 80. Mais la conscience que les décisions sont arbitrées à l’échelle européenne par les gouvernements nationaux est encore embryonnaire. Les classes politiques sont nationales, les vies politiques sont nationales, les débats sont nationaux, et donc les prises de position des uns et des autres au niveau européen sont masquées, les citoyens sont largement dépossédés. Ce qui est renforcé par le fait que le parlement européen, même s’il a désormais un peu plus de pouvoir, pas encore les pouvoirs d’un vrai parlement. Les gens ne sont pas impliqués dans l’idée qu’il pourrait y avoir un autre cours en Europe. Et lorsqu’une majorité de gouvernements de gauche a été portée au pouvoir en Europe, cela n’a rien changé. Il y a un pli qui est pris, avec un poids institutionnel central des forces ultra libérales.
Utiliser l’expression "exception culturelle" est une aberration. Quand on pense "exception culturelle", on pense exception française, et ceci étant dit, on ne peut plus construire de rapport européen. Derrière le terme exception, il y a l’idée que la politique culturelle française est meilleure que les autres. Or en analysant les politiques culturelles par pays, on s’aperçoit qu’elles sont très contrastées. Se placer sur une ligne Maginot mentale de défense d’une exception revient à se priver des moyens de comprendre comment pouvoir travailler en commun, avec une grande complexité bien sûr puisque chacun a son histoire, comment profiter des aspects les plus positifs des expériences des autres au niveau européen. Cela demande de gros efforts qui ne sont pas faits, ce qui laisse un espace énorme non pas à la bureaucratie européenne, mais aux forces dominantes.

Florence Huige : Dans le domaine de la culture, c’est la commission qui décide des priorités.

Bernard Dréano : Il y a là une ambivalence européenne. Il n’y a pas de politique culturelle européenne, car il n’y a pas de budget suffisant, il n’y a pas de budget européen pour tout ce qui est important, sauf l’agriculture. C’est une décision des états. Se dessine ainsi une construction où ce qui nous arrive principalement de l’Europe est inquiétant, où ce qui est positif n’est pas valorisé. L’exemple que je connais bien est celui du fonds social européen, qui dispose d’un petit budget, et dont le principe est de compléter et compenser pour les plus démunis ce que les états nationaux ne font pas. A priori c’est donc très bien. Mais il faudrait quadrupler ou décupler les moyens alloués à ce fond et là plus personne n’est d’accord. On pourrait imaginer un dispositif similaire pour la culture, avec un fond d’intervention culturel européen, qui permettrait par exemple de mettre en place l’équivalent du centre national du cinéma français à l’échelle européenne. Ce n’est pas à l’ordre du jour.

Eva Hernandez : On en revient alors à la question de savoir ce que pourrait être une politique culturelle européenne et à la volonté d’avoir une telle politique. En France, il y a une tradition d’intervention d’état qui est forte, comme dans les pays du sud et dans les pays de l’Est, bien que ces derniers soient dans une phase de libéralisation économique qui ne leur en donne plus les moyens. La question est aussi d’arriver à se mettre d’accord entre pays sur ce qu’est la culture. C’est tout le problème de la définition de l’action culturelle. La notion d’"exception culturelle" ne peut être utilisée dans la langue courante dans une acception aussi vague que celle qu’elle a, car en réalité c’est un terme technique, un instrument particulier. C’est un moratoire, qui ne concerne pas toute la culture et n’est pas destiné à durer puisqu’on cherche à libéraliser ce domaine, comme l’OMC tente actuellement de le faire avec l’audiovisuel. Ensuite on ne peut pas parler d’"exception culturelle" française par rapport au reste de l’Europe puisque le concept de culture n’est pas commun et que celui d’exception est non seulement vague mais aussi pas du tout compris dans la plupart des pays.

Florence Huige : Il faut aussi prendre la mesure du rétrécissement du champ de la culture dans cette optique qui exclue l’architecture et la création vivante, ce qui est incroyable et très choquant. Tant qu’on continuera à faire de la culture un problème économique, on n’avancera pas. L’Europe se réduit aux marchés, la pensée et la valeur humaine sont absentes des débats. Cela en devient presque une honte de réclamer une Europe humaine.

EcoRev’ : Pour revenir à la dimension économique et à la dynamique historique de la construction européenne, lorsque la Grèce, l’Espagne, le Portugal sont entrés dans l’Europe, il y a eu d’importants transferts de fond pour permettre à ces pays de se mettre à niveau, et pas seulement pour la libéralisation des marchés, à travers notamment le fonds social européen et le FEDER. La dimension économique n’a-t-elle pas aujourd’hui changé de nature, n’est-elle pas vue uniquement dans une perspective libérale, dans tous les domaines, culture, agriculture, éducation, santé, ce qui pose un problème par rapport à l’élargissement à venir. Peut-on y voir un renversement de perspective, avec la demande faite aux futurs entrant de mettre à niveau leurs règles marchandes ?

Bernard Dréano : Les secteurs de l’activité humaine sont plus ou moins liables, dans une perspective humaniste, à l’échange marchand. Dans chacun d’eux, il y a des pans qui ne sont pas réductibles à l’échange marchand, la nourriture par exemple, et il y a aussi des secteurs peu ou pas liés du tout à l’échange marchand, comme la culture, la santé, l’éducation. Donc donner la priorité absolue pour l’ensemble des secteurs à la logique des échanges marchands, transformer la culture en marchandise (il y a certes des marchandises dans la culture mais la culture n’est pas une marchandise), pose évidemment un problème, à l’échelle mondiale comme en Europe. Ensuite, nous avons en face de nous une Europe qui est d’abord politico-juridique et non libérale et économique. Mais comme on ne s’est occupé de l’Europe ni politiquement ni juridiquement, on en paye maintenant toutes les conséquences, sur tous les terrains. Il s’agit de surcroît d’une tendance mondiale, amplifiée par l’Europe. Au lieu de s’acheminer vers un élargissement avec une importante politique d’investissement public de façon à aider les pays à se mettre à niveau, une véritable politique d’ajustement structurel se profile. C’est catastrophique. Sur le plan culturel la dynamique est identique, il s’agit de supprimer tout ce qui entrave d’une façon ou d’une autre la concurrence libre et non faussée et non de permettre le développement de la création partout.

EcoRev’ : Le mouvement des intermittents ne constitue-t-il pas une mobilisation, une lutte susceptible d’être un point d’appui pour contrer ce mouvement ? Dans quelle mesure pourrait-il faire tâche d’huile dans les autres pays d’Europe, contaminer les débats ailleurs que chez nous ?

Eva Hernandez : Les relais que nous avions par notre activité professionnelle ne sont pas nécessairement ceux qui sont actifs. De nouveaux contacts se créent. Il nous est demandé de participer à des débats en Italie, à une rencontre à Berlin du théâtre allemand, à un débat sur la culture en Islande… Il y a des échos, des journalistes nous appellent, ce qui est très important et même temps très complexe, le travail d’explication étant particulièrement difficile. Les intermittents eux-mêmes ont du mal à comprendre le nouveau protocole, ne serait-ce que parce-que celui-ci est incompréhensible ! On ressent en tout cas très fortement une demande, de la part des allemands notamment. Ceux-ci sont depuis quelques années dans une situation où toutes les protections sociales par rapport au théâtre notamment disparaissent, alors qu’il était largement financé par les Lander ou les communes. La situation est critique, avec des réductions budgétaires très dures, et face à cela il n’y a que peu de réactions, mais la mobilisation française réveille des velléités d’action et de lutte. L’écho de notre mouvement reste néanmoins restreint, il trouve une résonance principalement dans des milieux déjà sensibilisés aux questions sociales, comme en Italie autour des luttes de précaires.

EcoRev’ : Le forum social européen de Paris Saint-Denis à venir en novembre, en tant que lieu de rencontres et d’échanges, ne pourrait-il pas constituer un moment important pour le mouvement des intermittents ?

Eva Hernandez : Ce n’est pas malheureusement pas si évident que cela. On le souhaitait, mais les problèmes liés à l’organisation du forum semblent tellement énormes que cela a énormément refroidi les bonnes volontés. En même temps, certains disent, avec raison, que tout espace de parole est à prendre, que nous avons besoin de communiquer.

Bernard Dréano : Est-on en train de construire un espace européen ? Difficile de répondre, mais il y a des contradictions visibles. Lors du premier forum social européen de Florence, qui a eu un énorme succès, on n’a pratiquement pas parlé de l’Europe. Dans la culture militante des personnes présentes, parmi les plus actives en Europe, il y avait un dessaisissement du sujet Europe. Dans la dynamique de beaucoup d’organisateurs, ce n’est toujours pas un sujet essentiel. C’est une limite des mouvements en Europe, il faut partir de là.

Florence Huige : C’est en Europe et sur l’Europe qu’il faut se battre. On doit construire, créer des liens entre artistes européens, avoir des revendications européennes par rapport au parlement. C’est l’espace sur lequel nous pouvons peser et c’est l’Europe ensuite qui pourra avoir un poids à l’OMC. On ne peut pas sauter cette étape là.

Bernard Dréano : On passe tout de suite au niveau mondial, dans une dénonciation globale qui est juste par ailleurs, mais du coup on se retrouve sans armes pour contester le mandat de Pascal Lamy lorsqu’il parle au nom de l’Europe. Comment fait-on pour que la direction générale de la concurrence au niveau de l’union européenne baisse d’un cran dans ses prétentions, comment fait-on pour la "saboter", voilà des questions très concrètes qu’on ne se pose jamais. Cela demande brusquement un arrêt sur images, c’est beaucoup moins exaltant que d’aller à Cancun. Cette prise de conscience là est en cours. Le FSE de Paris St Denis marquera une évolution par rapport à Florence, mais on reste encore loin du compte. Espérons que les élections européennes de l’an prochain seront l’occasion de poser les quatre cinq questions européennes fondamentales de l’agenda de court terme que nous avons devant nous.

EcoRev’ : A l’évidence, celle de l’émergence d’un véritable espace public européen, qu’on évoquait il y a quelques instants, est centrale. Qu’indiquent vos luttes de ce point de vue ?

Bernard Dréano  : L’Europe, après la chute du mur de Berlin, a été confrontée à la première guerre majeure, la guerre yougoslave. Panique générale et défi parce-que la question posée l’était à l’Europe. Comme règle-t-on ce problème qui surgit aux frontières de l’union et à l’évidence dans l’espace européen ? Premier constat, la réactivité des opinions a été très variable d’un pays à l’autre. Deuxième constant, tout le monde a réagi en fonction d’images datant de périodes antérieures. Tout le monde "s’est rejoué" la guerre de 14 quelque part, mais pas les guerres de l’époque de la mondialisation. Troisième constat, il y a quand même eu des fractions très importantes de l’opinion publique et des mouvements qui sont intervenues sur le terrain, sans attendre les Etats. On peut tirer globalement un bilan d’échec de cette période. Il a fallu attendre le "shérif" américain pour que cela se règle, et pas très bien. Constat d’échec des gouvernements, ais j’insiste, constat d’échec des mouvements. Ce qui est grave n’est peut-être pas tant qu’on ait échoué mais qu’on en ait pas tiré le bilan. Lorsqu’on réfléchit à rebours, on repère une phase dans la construction européenne entre 1986 et 1992 qui va de l’acte unique à Maastricht avec au milieu la chute du mur de Berlin, pour aboutir à la victoire politique des ultra-libéraux. Comment cela s’est-il produit ? Là non plus aucun bilan n’est tiré et on fait mine de s’étonner qu’autant de mauvaises nouvelles arrivent de l’Europe. Cette réflexion rétrospective doit être partagée par tous les Européens, racontée comme un récit. On doit se la réapproprier, pour se construire pour le futur.

Eva Hernandez : Par rapport à la constitution d’une identité européenne, aussi multiple soit-elle, il y a des moments fondateurs, pour moi par exemple la guerre d’Espagne, qui a été un point de ralliement de l’Europe entière. Ce qui est curieux c’est que tout se passe aujourd’hui comme si on déléguait à l’Europe dont on ne s’occupe pas de construire cette identité tout en n’investissant pas les institutions européennes, le parlement européen. Avec la prise de pouvoir des ultra-libéraux au niveau de la commission, on se retrouve avec une politique culturelle, typiquement Culture 2000, où les investissements se portent vers des vitrines, sans aucun effort de fait par rapport à la création.

Bernard Dréano : Culture 2000, c’est de la frime, de la propagande ! Il n’y a eu à aucun moment d’impact politique, pas même au départ, contrairement au fonds social européen par exemple, qui marquait à ses débuts la volonté d’une politique sociale. Malgré la tendance naturelle à évoluer vers autre chose, reste ce point de départ qu’on peut reprendre, dont on peut retisser le fil. Pour la politique culturelle, il n’y a pas même de point de départ à partir duquel remonter le pelote. Au stade actuel, il faut afficher notre volonté d’avoir une politique culturelle en Europe, une politique additionnelle, pour les plus démunis, pour compenser les déficits culturels nationaux, et définie positivement en un plus culturel et non un plus marché. Bref, il s’agit de tenir un discours quasiment révolutionnaire pour beaucoup de milieux.


Discussion animée et retranscrite par Jérôme Gleizes et Marc Robert


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