Pour une autre ruralité

 juin 2002
par  Brigitte Zaccaria, Marie-Hélène Chancelier
popularité : 5%

La Confédération Paysanne, par l’intérmédiaire de Marie-Hélène
Chancelier et Brigitte Zaccaria, nous offre une sorte de manifeste
d’ouverture du monde rural à l’ensemble de ses acteurs, et pas uniquement les paysans. Les pistes soulignées ouvrent des perspectives intéressantes pour nous tous et toutes.

En l’espace de 150 ans, la population paysanne française a été divisée par
dix passant de 20 millions d’individus en 1850 à 2,2 en 1999 pour ne
représenter plus que 3% de la population totale alors qu’en 1850, la
paysannerie représentait 55%.
Certes, il s’agissait d’une France rurale, paysanne qui vivait et allait
vivre plusieurs révolutions (agricole et industrielle). Ces révolutions
successives ont entraîné un développement de l’agriculture qui, à la fin du
20è siècle se décline par des exploitations de plus en plus spécialisées,
sur un nombre très réduit de productions, ces exploitations sont fortement
mécanisées et elles sont de moins en moins nombreuses sur tout le
territoire.

Il n’est donc pas surprenant que pendant cette même période, la population
rurale se réduise également. Cependant force est de constater qu’elle ne se
réduit pas au même rythme : de 1850 à 1999, elle passe de 27 millions à
14,3 ; le second constat est le maintien de cette population rurale depuis
les années 70. La population rurale est même en légère augmentation grâce à
une immigration importante de citadins, les agriculteurs ne sont plus
qu’une minorité dans cette population rurale, à peine un sur six. En dix
ans un paysan sur dix a disparu, les friches transformées en espaces boisés
ont fait chuter la Surface Agricole Utile, et principalement la surface en
herbe, soit l’équivalent de quatre départements français entre 1981 et
2001. Durant la même décennie, les jachères ont été multipliées par cinq.
Non seulement, de moins en moins de paysans peuplent nos campagnes mais le
territoire non agricole a largement progressé, le béton urbain croque
chaque année 50 000 hectares pour faire des zones industrielles, des
autoroutes, .

De nombreuses régions de France n’échappent pas à ce schéma global. Parler
de repeupler la campagne en friche n’est pas un vain mot même si dans
certaines zones après un exode conséquent la population a recommencé à
augmenter. Cette nouvelle population, répartie de manière hétérogène se
compose de retraités, d’actifs qui concilient vie à la campagne et vie
professionnelle, de ménages pauvres mais aussi d’une population aisée
concentrée dans les zones rurales les plus attractives par leur climat et
leur accessibilité aux transports rapides.

La population de nos régions est donc en recomposition, les "ruraux"
d’aujourd’hui sont différents de ceux d’hier, rêver la campagne devient
réalité poup de nombreux citadins.

Á partir de cet élément, deux problématiques émergent. Tout d’abord se pose
la gestion collective de ce foncier et de ce fait est posée la légitimité
de chacun à "user" de cet espace. D’autre part, cette nouvelle perspective
de la ruralité met l’agriculture à distance de sa seule fonction
alimentaire, l’agriculture devient un élément parmi d’autres de
l’"animation" de l’espace rural.

Cette nouvelle ruralité passe par une gestion collective du foncier, il
nous faut apprendre à vivre ensemble sur ce bien commun. "La terre aux
paysans" n’est plus le seul slogan, même si la Confédération paysanne
revendique des paysans nombreux. Le monde agricole se doit de reconnaître
tous ces acteurs ruraux, les paysans ne sont plus les seuls à occuper
l’espace, les créateurs d’activité (artisanale, de réinsertion,
culturelle), professionnels du tourisme plus ou moins vert, défenseurs de
l’environnement, élus ruraux, chasseurs, qui aujourd’hui coexistent,
doivent ensemble proposer, échanger, confronter leurs expériences et non
être en concurrence. Il faut créer le lieu de débat permettant la
confrontation d’une gestion commune de ces terres rurales, de ce foncier
nécessaire à tous ces acteurs pour mener à bien leur projet de vie,
professionnel, activité de loisir ou artisanale ou tout simplement pour
poser ses valises le temps de reprendre sa respiration. Car à travers la
gestion du foncier se pose la question du partage du territoire entre cette
multiplicité d’acteurs et la légitimité de l’existence de chacun les uns
par rapport aux autres. Si "la terre à ceux qui la travaillent" a longtemps
déterminé la priorité d’utilisation du foncier, il reste néanmoins à
reconstruire une légitimité des autres usagers tout en répondant aux
nouvelles préoccupations de gestion de l’espace.

Un réel besoin d’outils rénovés ou nouveaux doit permettre à ceux qui
veulent travailler la terre d’y avoir accès, mais aussi à ceux qui veulent
y créer des activités génératrices de nouvelles dynamiques Ces outils
doivent permettre d’enrayer ce dramatique mouvement de concentration
foncière par l’accès à la propriété mais également dans l’usage. Les SAFER,
les RDI, les ADASEA ne peuvent plus fonctionner en agricolo-agricole.
Aujourd’hui, la famille agricole, qui contrôle 85% du foncier
(l’agriculteur lui-même et les personnes avec lesquelles il a un lien de
parenté proche) est incapable de se renouveler suffisamment pour conserver
la vitalité du territoire rural. La réflexion et la gestion de l’espace
rural doivent maintenant se faire avec les collectivités territoriales,
avec les utilisateurs potentiels du foncier en fonction du contexte local
(zone périurbaine, de déprise).
La nécessité de repenser la fonction du foncier se fait jour. Les notions
d’utilité publique et d’intérêt collectif sont des missions nouvelles qui
doivent être prises en compte pour son usage. De même, il faudra songer à
modifier les indicateurs de viabilité économique qui permettent l’accès au
foncier si nous voulons faire reculer la diminution des actifs paysans et
ruraux. Nombreux sont ceux qui considèrent que les viabilités sociale,
culturelle, environnementale ne peuvent être négligées au regard de
l’intérêt pour les personnes, pour la vitalité du milieu et du patrimoine
naturel.

Réécrire l’avenir de la ruralité, un immense chantier est ouvert pour des
démarches volontaristes avec les différents acteurs du monde rural, sans
sectorisation et au service de tous. Il y a nécessité d’établir des
solidarités entre urbains et ruraux et de concilier leurs intérêts pour
l’usage de la terre, notre patrimoine commun.

La Confédération paysanne, qui a ouvert un grand chantier sur le sens de la
terre, se doit de relayer ces forces citoyennes car elle parie sur un
avenir optimiste du monde rural. Ce pari, c’est espérer une campagne
vivante et active avec des paysans nombreux certes mais pas seulement.


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