La Politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde

Bertrand Méheust, La Découverte, Paris, 2009, 168 p., 12 euros
 2010
par  Aude Vidal
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Diverses portes d’entrée s’offrent aux lecteurs de cet ouvrage, qui a reçu un excellent accueil dans les milieux écolos et au-delà. La première s’attache à décrire l’impossibilité pour un système établi de se remettre en cause tant qu’il n’est pas épuisé, tant qu’il ne se heurte pas à des contraintes externes : "On n’empêche pas le système d’aller au bout de sa logique" (p.106). C’est l’historien de la psychologie qui parle, faisant une analogie audacieuse entre les structures mentales individuelles et sociales, et il trouve un appui dans l’œuvre de Gilbert Simondon et son concept de "saturation". La limite à laquelle se heurtera ce système-ci, c’est évidemment la limite écologique, qui occupe cet auteur. Méheust est un familier du spécialiste du développement durable Dominique Bourg, il fait de nombreuses allusions à cette amitié intellectuelle et aux tensions qui la nourrissent.
La deuxième tente de prouver comment les démocraties libérales ne peuvent faire autrement que de laisser libre cours à une avidité généralisée, ce qui en fait le régime politique le plus insoutenable écologiquement sous lequel l’humanité se soit jamais organisée. La troisième enfin est celle que promet le titre : l’oxymore est la principale figure de pensée qui permet à l’oligarchie en place de refuser la mise au centre du débat démocratique des questions qui fâchent. Au premier rang desquelles la question écologique, qui peut être discutée à peu de frais et résolue rapidement dans le concept de "développement durable", dont beaucoup de commentateurs critiques ont – bien avant notre auteur – déjà noté le caractère "oxymorique". Puisque le développement est un phénomène d’extension continue du bien-être et de la production matérielles, sa durabilité n’est pas une évidence...

Chacun trouvera ainsi dans La Politique de l’oxymore de quoi conforter et nourrir sa propre analyse des apories du productivisme, et c’est peut-être là que réside le succès du livre. Mais le constat que dresse Bertrand Méheust nous semble contenir certaines contradictions. Alexis de Tocqueville, théoricien de la démocratie libérale qui est ici cité (p.105), écrivait dans De la démocratie en Amérique : "L’amour du bien-être s’y montre [dans la démocratie américaine] une passion tenace, exclusive, universelle, mais contenue. Il n’est pas question d’y bâtir de vastes palais, d’y vaincre ou d’y tromper la nature, d’épuiser l’univers, pour mieux assouvir les passions d’un homme, il s’agit d’ajouter quelques toises à ses champs, de planter un verger, d’agrandir une demeure..." Le goût pour l’égalité est ici accompagné d’une nécessaire mesure, étrangère à l’individu démocratique sous la plume de Méheust : "ses besoins matériels s’accroissent avec l’étendue de sa sphère personnelle ; il ne supporte plus la promiscuité ; son espace vital minimal augmente en même temps que ses exigences de mobilité ; sa façon de se nourrir se modifie ; il lui faut manger plus de viande ; il lui faut aussi consommer davantage de produits culturels ; il veut tout cela, et plus encore, pour ses enfants" (p.52). Que fait l’auteur de l’analyse tocquevillienne, ou du propos d’Hervé Kempf dans Comment les riches détruisent la planète, qui met la fuite en avant des besoins, au-delà des satisfactions de base, sur le compte d’un alignement constant sur le mode de vie de la classe immédiatement supérieure, c’est à dire sur le compte de l’inégalité de nos sociétés ? On rêve d’une confrontation entre ces deux auteurs, qui permettrait d’approfondir ce point de tension.

Mais la plus grande insatisfaction à propos du raisonnement de Méheust réside dans la culpabilité de la prédation, qu’il fait reposer tantôt sur le système démocratique, tantôt sur l’oligarchie qui la dévoie ("ceux qui nous gouvernent"). Car enfin, il faut choisir entre ces deux interprétations du régime sous lequel nous vivons ! ou analyser ce qui fait coexister dans le gouvernement représentatif les deux tendances, démocratique et oligarchique, et peser leurs impacts respectifs (ou cumulés) sur notre "politique de la nature". L’auteur reste confus, et il met par exemple, après avoir stigmatisé les désirs de mobilité de l’homo democraticus, la bêtise automobile sur le compte de "nos constructeurs qui n’ont rien vu venir, aveuglés qu’ils étaient par l’énergie bon marché, et par la demande d’une clientèle façonnée par leur propre propagande publicitaire" (p.84, nous soulignons). La demande populaire est ici modelée par une classe économique dominante aux intérêts bien compris. Le marché – institution sous l’influence de l’oligarchie – est le nouvel arbitre de la foire aux envies, et l’auteur exprime bien comment il a envahi "tous les interstices spatiaux, matériels, mentaux et sociaux" (p.107). Est-ce le lieu de l’élaboration démocratique des besoins et des moyens que se donne une société ? ou celui de la simple agrégation de désirs individuels atomisés et pas forcément autonomes, comme on vient de le voir ? Silence...

Avec Castoriadis et le Gorz d’Écologie et liberté, l’écologie politique a pris son parti sur cette question, elle s’est inscrite contre l’hégémonie de l’économie et de la loi du marché et pour la discussion collective de notre mode de vie et de la pression que nous mettons sur la biosphère. Loin du rêve d’"un Dominateur ou [d’]un Challenger crédibles [qui] pourraient nous contraindre à des mesures immédiates" (p.70). C’est pourtant cette solution-là qui semble à Méheust être la seule en mesure de nous éviter la catastrophe. Mais pourquoi cet homme providentiel, dans un système autoritaire, ménagerait-il l’environnement plutôt que de partager inéquitablement le peu qui en reste ? Limite de la dictature éclairée... au nom de quoi serait-elle éclairée ?

Aude Vidal


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