A propos de l’oeuvre de Donna Haraway

et d’une première parution en français de certains de ses textes
mercredi 21 mai 2008
par  Delphine Gardey
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Auteur du Manifeste Cyborg, Donna Haraway est une historienne des sciences et des
techniques et une actrice clef du post-féminisme. Avec cette courte introduction à son
oeuvre, Delphine Gardey nous encourage à lire, discuter, commenter, travailler ses
réflexions qui, bien que difficile et parfois obscure, nous concernent toutes et tous en tant
qu’écologistes mais aussi et surtout en tant que citoyennes et citoyens occidentaux du
XXIe siècle.

Je ne suis pas proche des Verts, ni de l’écologie
dont je connais finalement peu les discussions
politiques et théoriques. Cette ignorance ne
me permet pas d’indiquer de façon claire et
circonstanciée la façon dont l’oeuvre d’Haraway
peut être utile à la question écologique, aux
réflexions qui ont cours dans vos milieux.
Pourtant j’ai la certitude que cette oeuvre vous
concerne – comme elle "nous" concerne plus
généralement en tant que citoyennes et
citoyens occidentaux du 21e siècle – et qu’elle
devrait faire l’objet d’une "réception", qu’elle
devrait être lue, discutée, commentée, travaillée
dans les milieux qui sont les vôtres. Cette
courte introduction à l’oeuvre de Donna
Haraway, une oeuvre difficile, obscure parfois, est
donc une perche tendue pour de nouvelles
appropriations, de nouveaux échanges, des "fertilisations"
ou des "adaptations" inédites.

Donna Haraway est aujourd’hui professeure au
Departement of History of Consciousness à
l’Université de Californie à Santa-Cruz. Elle a
accédé au statut de célébrité mondiale, du fait
de la production d’un texte, le Cyborg Manifesto
(Le Manifeste cyborg), devenu emblématique de
la culture informatique et de la réflexion féministe.
Elle est un auteur important des domaines
de l’histoire et de l’anthropologie des sciences
et des techniques, une spécialiste de l’histoire du
vivant, une analyste des technosciences, une
actrice clef de la théorie féministe, du postféminisme
et des cultural studies.Traduite dans
de multiples langues, elle est aujourd’hui encore
très peu connue en France.

Donna Haraway a été formée en biologie. Elle
a écrit une thèse sur l’histoire de la cristallographie,
puis s’est orientée de façon claire vers
l’histoire et l’anthropologie des sciences en privilégiant
un domaine extraordinairement investi
par les savants de tous poils aux XIXe et XXe
siècles : la primatologie. Son livre principal,
remarquable, est une somme non traduite en
français, et dont notre anthologie propose le
premier chapitre, s’intitule Primate Visions.
Gender, Race and Nature in the World of Modern
Science (New York, Routledge, 1989). L’enquête
porte sur les savoirs relatifs aux primates et
aux grands singes depuis le XIXe siècle et sur les
domaines de connaissance qu’ils ont contribué
à édifier : anthropologie, médecine, psychiatrie,
linguistique, psychobiologie, physiologie de la
reproduction, paléontologie, neurologie. Le livre
de Donna Haraway consiste à nous entraîner
dans l’ordinaire de la science "telle qu’elle se fait"
et nous indique comment l’activité scientifique
s’inscrit dans des contextes sociaux et politiques
qu’elle écrit à son tour. On circule de la
société coloniale et du monde de la chasse, à l’Amérique de la guerre froide et au règne de
l’expérimentation animale, en passant par le
cas, saisissant, des premiers singes envoyés à la
conquête de l’espace et par ces expériences de
cohabitation durable en milieu naturel entre
une génération nouvelle de femmes primatologues
des années 1980 et les grands singes.

Ce qui est fondamental chez Donna Haraway,
c’est la façon dont elle sape les catégories ordinaires,
ce qui fonde nos catégories de pensée et
d’action : nature/culture ; homme/femme ;
vivant/artefact ; humain/animal. Dans Primate
Visions, Haraway montre que travailler sur les
primates, c’est ne pas cesser de tenir des discours
sur les sociétés humaines. Ainsi, dire la
nature, c’est produire de la culture.Autrement dit,
produire des faits scientifiques, c’est ne pas cesser
de mobiliser des ressources non scientifiques
(et en particulier des rapports de domination) et
réitérer un rapport complexe à la nature (et en
particulier au monde vivant) comme origine,
ressource,matériau, objet, medium ; c’est encore
transformer les frontières de la nature et de la
culture pour des fins, explicitées ou non, qui
sont élaborées dans le travail scientifique luimême
mais qui imposent ensuite leur présence
au monde comme fait ou donné.

En cela, l’oeuvre d’Haraway est à la fois proche
et différente de celle de Bruno Latour, avec
laquelle elle entretient des relations anciennes.
Leur "politique", surtout, est différente. L’un des
objectifs de Donna Haraway est de proposer
des récits alternatifs sur les sciences et la façon
dont elles se mêlent et s’emmêlent dans le
social et la culture pour redonner du "pouvoir
d’agir" ou de la "capacité d’action" (agency) aux
catégories dominées : femmes, femmes de
couleurs, esclaves, étrangers, homosexuels,
mais aussi – et dans la continuité de la pensée
latourienne – aux "êtres" ou "entités" nouvelles
advenues du fait du développement des technosciences,
ces "autres autres" que Latour
appelle les "non-humains" et qu’Haraway
nomme "hybrides, chimères, cyborgs". De
même qu’elle pose la question de la possibilité
historique du sujet "femme" en tant que sujet de
son histoire et de l’Histoire – avec, par exemple,
le magnifique texte de l’esclave Sojourner Truth –,
Haraway questionne la possibilité de parler au
nom du vivant, des animaux, des entités produites
par les technosciences.

Car l’humanité dont rend compte Donna
Haraway est une humanité large, dont les
contours et les limites sont en cours de définition,
sans doutes indéfinissables, et qui doit donc
inventer des formes nouvelles de relationnalité
et des critères nouveaux de responsabilité. Il n’y
a pas de "mythe des origines" chez Haraway,
pas de "paradis perdu". Elle sait trop le coût
social d’une telle déploration : la nature a été
la prison des femmes (un destin), la justification
de toutes les inégalités sexuelles et raciales –
Haraway rappelle, dans de multiples essais, la
généalogie nauséabonde du lien souvent
renouvelé entre science, race, sang et pureté
aux XIXe et XXe siècles.

Il s’agit donc de faire avec le temps qui est, avec
le présent dont on dispose, avec les technologies
et ce qu’elles permettent, ce qu’elles offrent
comme possibilité de redéploiement des
actions et des identités.A la différence de l’écoféminisme
généralement technophobe des
années 1980, Haraway est "technopportuniste".
Il faut, dit-elle, écrire de nouveaux récits qui
tiennent compte des formes actuelles de notre
encorporation – le fait que nous soyons devenus
cyborg, que nos actions soient sans cesse
appuyées, médiées par les technologies. La définition
problématique de ce que sont nos corps
est une chance d’échapper aux déterminations
anciennes.

Dans une perspective marxiste ou postmarxiste,
Haraway voit dans la métaphore du
cyborg la possibilité fictionnelle d’un sujet qui
échappe aux déterminations et qui se trouve
ainsi doté de nouvelles capacités d’action tant au
plan individuel que collectif. Si les créatures sont
devenues "frontières" (boundary creature), tenter
de les décrire ou de les qualifier, c’est indissociablement
qualifier les liens sociaux et les
connexions politiques qu’elles entretiennent.
Cette question est d’abord traitée sous le mode
simplifié de la "connexion" puis envisagée du
point de vue de "l’articulation" avant d’être clairement
pensée – comme dans toute bonne
anthropologie – sous le registre de la parenté
(kinship).

La réflexion de Donna Haraway évolue alors
vers la recherche de formes de parenté qui
puissent nous rendre responsables de nos
machines, du vivant, de nos "compagnons d’espèces".
Il s’agit de nous lier à ce/ceux à quoi/qui
nous sommes liés en tant qu’espèce (qu’il
s’agisse du chien domestique ou de la souris de
laboratoire). Haraway dira vouloir provoquer
des effets de "connexion, d’incarnation, de
matérialisation et de responsabilité". Loin des
obligations du sang (famille, race) ou du gène, il
s’agit d’inventer la possibilité d’un monde partagé
qui repose sur le fait d’être "responsables
les uns des autres" – dans une acception de ce
qui compte comme les "uns et les autres" élargie.
La revendication d’un artifactualisme – les
organismes ne sont pas nés, ils sont fabriqués
dans les pratiques technoscientifiques ; il n’y a
pas de dénaturation mais des formes de productions
historiques et particulières de la nature
– permet de considérer la nature comme le lieu
(topos) où reconstruire une "culture publique"
ou un "espace commun". Son effort critique,
politique et poétique est de proposer des récits
alternatifs, des "fictions" pour aujourd’hui. La
science fiction apparaissant finalement comme
le moyen de conduire vers un "ailleurs", défini
comme "spéculativement factuel", un "présent
absent mais (peut-être) possible" [1]

Delphine Gardey

Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais.
Sciences, fictions, féminismes, anthologie établie par
Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie
Magnan, Paris, Exils, 2007


[1On pourra se reporter à nos introductions à cette première
anthologie de Donna Haraway : Delphine Gardey,
"Deux ou trois choses que je dirais d’elle", in Donna
Haraway, Manifeste cyborg et autres essais, op.cit., pp. 9-16 ;
Laurence Allard, "A propos du Manifeste cyborg, d’Ecce
Homo et de la Promesse des monstres, où comment
Haraway n’a jamais été post-humaniste", pp. 19-26 et à un
article à paraître :Delphine Gardey, "Au coeur à corps avec
le Manifeste cyborg de Donna Haraway", Esprit, numéro à
paraître sur les "cultures digitales" sous la direction de
Antonio Casilli, 2008.