Accélération

Hartmut Rosa, La Découverte, 2010, 480 pages, 27,50 euros
 mars 2011
par  Pierre Thiesset
popularité : 4%

C’est un livre magistral qu’a publié La Découverte en
avril dernier. Un de ces rares ouvrages qui transforme
le lecteur et sa vision du monde, qui lui offre
des clés pour mieux décrypter notre époque.
Hartmut Rosa, une figure de "l’école de Francfort",
dont on connaît l’influence majeure sur l’écologie
politique, propose une analyse fine de ce qu’il
considère comme la caractéristique centrale de la
modernité : l’accélération.

Les progrès techniques et la hausse de la productivité
ont offert l’abondance économique dans les
pays riches. Nos besoins élémentaires satisfaits,
nous aurions pu en profiter pour nous émanciper de
la frénésie et jouir du temps libre. Mais, comme le
montrait Hannah Arendt dans Condition de l’homme
moderne, notre société a rejeté l’oisiveté et la vita
contemplativa, pour devenir obsédée par l’activité et le travail. Nous sommes plus productifs, mais il
faut produire toujours plus pour satisfaire des
besoins nouveaux.

Pour Hartmut Rosa, le contrôle du temps est
l’"instrument principal de la société disciplinaire de
la modernité". Il est apparu avec la révolution industrielle
et ses horloges. Le moteur économique dicte
son rythme : la vitesse, l’intensification du travail,
la circulation accrue de marchandises sont impératives
dans un système d’accumulation.

Celui-ci s’appuie sur les innovations techniques :
machine à vapeur, chemin de fer, électricité,
automobile, avion, télégraphe, téléphone, radio,
ordinateurs de plus en plus performants, etc., n’ont
cessé d’accélérer les échanges et les flux de communication.
"L’accélération technique, et avant tout
technologique, agit comme un puissant moteur du
changement social." Ce bouleversement a été
planifié par les États, qui, dans leur lutte pour
l’expansion, ont investi dans les infrastructures
nécessaires au déploiement de l’accélération, dans
la recherche scientifique et technique, ont uniformisé
les territoires, unifié la langue, la monnaie, l’éducation,
détruit l’autonomie locale et tous les
obstacles au développement des transactions.

Ainsi l’idéologie de la vitesse s’est propagée dans
toute la société. "L’expérience fondamentale, constitutive
de la modernité, est celle d’une gigantesque
accélération du monde et de la vie et, par
conséquent, du flux de l’expérience individuelle." Le
rythme de la vie ne cesse de s’intensifier. Nous
marchons plus vite, mastiquons plus vite, prenons
moins de temps pour cuisiner, parler, dormons
moins, éliminons les pauses.

Notre identité est bouleversée par ce tourbillon
social. La profondeur s’efface devant le règne de
l’évanescent, du transitoire, du fugitif. La taille des
articles de presse diminue, les contenus sont
fragmentés, adaptés au zapping et à une attention
qui peine à se fixer dans un vécu condensé. Les
projets de long terme, la construction sur la durée,
la lente délibération politique sont évacués. Ce qui
prend du temps doit être écarté.

La spirale de l’accélération collective détruit la
permanence et la continuité historique. Dans cette
société désynchronisée, les jeunes acquièrent une
nouvelle autorité en maîtrisant les outils informatiques,
tandis que les plus vieux ne suivent plus le
mouvement. La fracture générationnelle se creuse et
rend difficile la transmission.

Condamnés à l’instabilité, nous nous bricolons des
identités transitoires. Nous changeons de styles de
vie, de conjoints, de travail, d’habitation. Nous
sommes de moins en moins ancrés dans une
localité, nos relations sociales sont plus lointaines.
La flexibilité devient la règle et engendre indétermination
et incertitude. L’obsolescence accélérée
des valeurs, objets, modes, connaissances, oblige
chacun à se recycler constamment. Se mettre à jour,
sous peine d’être déclassé. S’adapter au
changement, ou ne plus être dans le coup. Il faut
courir pour rester à la même place.

D’où un sentiment d’urgence généralisé. Les
habitants des pays riches se plaignent du manque
de temps, du stress, de la vacuité de l’existence.
Pour Hartmut Rosa, la dépression, ce fléau en
progression, peut être considérée comme une forme
de refus. La résistance à l’accélération trouve aujourd’hui
un large écho. Certains ouvrages faisant
l’apologie de la paresse et de la lenteur s’arrachent,
les appels à la vie bonne fédèrent.

Mais la plus grande faille de l’accélération réside en
elle-même. Pour l’auteur, nous arrivons au terme de
son épopée fulgurante et assistons à son auto-anéantissement.
L’économie elle-même ne peut plus
accélérer et entre en récession. Plus assez de
carburant. Le développement technique se heurte
aux limites individuelles, sociales et écologiques.
Comme des voitures surpuissantes bloquées dans
les embouteillages, le capitalisme arrive à
saturation. Victime de sa propre logique.


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