Notre poison quotidien

Marie-Monique Robin, La Découverte / Arte éditions, 2011, 22 euros, 432 pages.
lundi 1er août 2011
par  Pierre Thiesset
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"La science découvre, l’industrie applique et l’homme suit" : le slogan de l’exposition universelle de Chicago de 1933 résume à lui seul la société industrielle. Les profits des grandes firmes passent avant la santé de tous. Les fabricants de produits chimiques peuvent répandre leurs molécules néfastes sans considération pour les consommateurs ni les travailleurs, avec la bienveillance des autorités publiques.

C’est ce que démontre Notre poison quotidien, nouvelle enquête fracassante de Marie-Monique Robin. Dans ce pavé digne de son précédent Le Monde selon Monsanto, la journaliste dévoile les comportements criminels de l’industrie, soutenue par les États. Son livre s’intéresse particulièrement aux conséquences sanitaires des substances chimiques qui entrent en contact avec la chaîne alimentaire.

En premier lieu, les pesticides, abondamment répandus dans les champs depuis la révolution verte des Trente Glorieuses. Marie-Monique Robin, lauréate du prix Albert-Londres, porte à nouveau la plume dans la plaie pour interroger des agriculteurs victimes de leurs produits. Intoxiqués aux pesticides, insecticides, fongicides, les paysans peinent à faire reconnaître comme maladies professionnelles leurs cancers, problèmes respiratoires et autres troubles du système nerveux. Quelques agriculteurs se battent pour que les pouvoirs publics retirent ces produits dangereux du marché. Mais l’État protège les producteurs de poison. Quand il décide d’interdire le Lasso, un herbicide néfaste, il prend soin de le faire progressivement pour que Monsanto puisse écouler ses stocks.

Les ministères reprennent les termes de novlangue employés par les firmes productrices de pesticides pour cacher leur caractère mortifère : produits phytosanitaires ou phytopharmaceutiques. Alors qu’il s’agit d’armes chimiques, issues de la recherche militaire, conçues pour tuer. En France, 95 % des surfaces cultivées sont traitées avec des pesticides. Une multitude d’études montrent qu’ils sont cancérigènes. Même l’OMS reconnaît qu’ils augmentent l’incidence des maladies neurodégénératives. Mais "les politiques ont laissé les industriels dicter leur loi".

C’est toujours le même scénario qui se répète. Pour l’amiante comme les téléphones portables, le tabac comme la dioxine, le chlorure de vinyle comme l’aspartame, le distilbène comme le bisphénol A, le benzène... Comme le plomb : aux États-Unis, en 1923 et 1924, plusieurs ouvriers meurent dans des raffineries fabriquant de l’essence au plomb. D’autres sont victimes d’hallucinations, de folie... A l’époque déjà, on sait que le plomb est un poison qui menace la santé publique. Mais les industriels de la chimie, du pétrole et de l’automobile mènent un "programme de désinformation systématique" pour tromper les politiques, les médias, les consommateurs, et museler la recherche indépendante. "Le modèle qu’ils vont élaborer servira bientôt à tous les vendeurs de poisons, avec en tête les fabricants de pesticides, d’additifs ou de plastique alimentaire, tous membres in fine de la même famille."

Les lanceurs d’alerte qui détectent des substances cancérigènes freinent les profits. Alors on les fait taire. "A partir des années 1930 l’industrie a commencé à s’organiser pour contrôler et manipuler la recherche sur la toxicité de ses produits, en menant une guerre sans merci à tous les scientifiques qui voulaient maintenir leur indépendance au nom de la défense de la santé publique."
Face à la hausse des cancers, les autorités sanitaires et les scientifiques qui possèdent des intérêts dans les entreprises privées ne font que fixer de manière arbitraire des normes d’exposition, impostures destinées à couvrir l’industrie et à transformer les hommes en cobayes. Un blanc-seing pour la contamination.

Marie-Monique Robin démêle "l’implacable machine à broyer les vérités qui dérangent" : la science manipulée, la complicité des autorités publiques, l’intoxication des médias. Son journalisme d’investigation de haut vol, abondamment documenté, nourri d’interviews menées sur toute la planète, lève le voile sur une corruption généralisée. La lecture de Notre poison quotidien ne peut que susciter la révolte. Face aux destructions environnementales et sanitaires engendrées par l’impératif de croissance et de consommation de masse, de puissants intérêts restent à affronter.


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