La décroissance, une idée pour demain

Timothée Duverger, Sang de la terre, 2011, 235 pages, 18 euros.
 avril 2011
par  Pierre Thiesset
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La décroissance s’est installée dans le paysage politique. La preuve : ce mot-obus, visant à détruire l’obsession du PIB, suscite les cris d’orfraie d’économistes croissancistes et d’hommes politiques fanatiques du développement. « Alors que le capitalisme néolibéral finissant pousse ses derniers râles, [la décroissance] effectue une percée idéologique triomphante qui la mène, en quelques années, à s’imposer dans le débat public », écrit Timothée Duverger.

Mais cette « alternative au capitalisme » ne surgit pas de nulle part. Le livre La Décroissance, une idée pour demain cherche les sources historiques et propose une synthèse de ce courant en plein essor, en présentant ses principaux penseurs. L’auteur, historien basé à Bordeaux, s’appuie évidemment sur ces deux figures ancrées en Aquitaine que sont Jacques Ellul et Bernard Charbonneau. Il évoque les écrits d’Ivan Illich, André Gorz, François Partant, René Dumont, ceux des situationnistes... Pour Timothée Duverger, la critique de la prétendue « modernité », du productivisme, de la technique, du mode de vie standardisé engendré par la société de consommation, s’est propagée dans le sillage de 68.

Cette large revendication d’une existence pleine, créatrice et autonome a eu d’autant plus d’écho que les médias et les hommes politiques ont soudain débattu des limites de la croissance... Avec la sortie du rapport du club de Rome en 1972, qui interrogeait la possibilité de poursuivre l’accumulation sans fin. Celui-ci prônait l’état stationnaire, pour éviter l’effondrement consécutif à la raréfaction des ressources, l’accroissement des inégalités, l’amoncellement de déchets et de pollution. Sicco Mansholt, président de la Commission européenne, a pris en compte cette étude pour appeler à changer de trajectoire. En France, les libéraux emmenés par Giscard, le PS, le PCF comme le patronat ont rejeté cette possibilité.

La déviation n’a pas eu lieu. L’auteur estime que la fin des Trente glorieuses a mis le projet de décroissance en sommeil. La crise issue du choc pétrolier de 73 a rendu le contexte défavorable à cette idée. Même si des livres ont continué à affiner la critique du développement, notamment celui de Nicholas Georgescu-Roegen, dont la traduction française Demain la décroissance a installé le « mot-obus » en 1979, les années 80 voient le triomphe d’un grand consensus libéral, de l’hyperconsommation, du culte de la technique. La pensée critique et les positionnements subversifs s’effacent.

Il faut attendre la saturation du système capitaliste mondial et l’effondrement écologique et économique actuel pour voir réapparaître la décroissance sur le devant de la scène. Cette spectaculaire renaissance a commencé en 2002, avec le colloque « Défaire le développement, refaire le monde », a été soutenue par la parution de nombreux livres – notamment ceux de la maison d’édition Parangon –, de dossiers dans des journaux comme S !lence ou L’Ecologiste. Pendant que les antipubs passent à l’action et que les faucheurs s’en prennent aux OGM, une multitude d’initiatives collectives (AMAP, système d’échanges locaux, coopératives, villes lentes…) voient le jour et la simplicité volontaire est de plus en plus pratiquée. Les appels à une vie conviviale, sobre mais riche en liens, rassemblent largement.

Des revues sont créées et participent à la diffusion des idées et à la construction d’un « intellectuel collectif » : outre S !lence et L’Ecologiste, Passerelle Eco voit le jour dès 1999, La Décroissance en 2004, L’Âge de faire en 2005, Entropia en 2006, Le Sarkophage en 2007 (et EcoRev’ en 1999). Des chercheurs comme François Schneider, Fabrice Flipo, Baptiste Mylondo ou Denis Bayon peaufinent les analyses, quand des mouvements politiques tentent de se servir des élections comme tribune.

Timothée Duverger ne cache pas les clivages et les tensions qui séparent certains acteurs de la décroissance. Sans être exhaustif dans l’historique du mouvement et en se limitant au débat franco-français, il permet au lecteur de se repérer dans cet espace politique en pleine expansion. Serge Latouche ne tarit pas d’éloges dans sa préface : « Des nombreux travaux universitaires auxquels la jeune existence de la décroissance a déjà donné lieu, celui de Timothée Duverger est l’un des plus aboutis. » Seul le titre pourrait être revu : La Décroissance, une idée pour demain fait certes écho à Demain la décroissance de Nicholas Georgescu-Roegen. Mais demain, c’est aujourd’hui. La décroissance est un projet pour ici et maintenant, urgente. « L’objet de la décennie », selon Yves Cochet [1].


[1La Décroissance n° 74, novembre 2010.


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