Le livre noir de l’agriculture.

Isabelle Saporta, Fayard, 2011, 250 pages, 17,90 euros.
lundi 1er août 2011
par  Pierre Thiesset
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"Comment on assassine nos paysans, notre santé et l’environnement" : le sous-titre du livre ne fait pas dans la demi-mesure. Il donne le ton de l’ouvrage : Isabelle Saporta décrit l’absurdité du système agricole dominant en s’appuyant sur une écriture sarcastique et énervée.

La journaliste, coauteur du documentaire Manger peut-il nuire à votre santé ?, a réalisé plusieurs reportages et interviews pour mener son enquête. Elle fait ressortir quelques traits particulièrement révélateurs du délire productiviste pour montrer son impasse. D’abord, les porcs : ce cheptel uniformisé est constitué des races les plus productives. Quelques labos de génétique contrôlent le marché. Concentrés en Bretagne, les cochons sont entassés dans des bâtiments ventilés, sans voir la lumière du jour. Grossies avec une alimentation artificielle, les bêtes sont bourrées d’antibiotiques pour "résister" aux maladies, au grand bonheur de l’industrie pharmaceutique. Leur reproduction se fait à la main, pour accélérer les mises à bas. Quant à leurs déjections, elles polluent l’eau et les sols. Et les algues vertes s’accumulent sous l’excès d’azote.

Dans le sud-ouest, c’est le maïs qui monopolise les terres agricoles. Sa surface a été multipliée par dix en soixante ans. L’INRA (Institut national de recherche agronomique) a mis au point une variété hybride adaptée aux conditions climatiques de la France. Problème : outre les engrais et herbicides, ces cultures nécessitent une irrigation massive. Que l’Europe subventionne. Résultat : les régions les plus touchées par la sécheresse et les restrictions d’eau sont celles où l’irrigation est la plus soutenue, comme en Poitou-Charentes où les trois quarts des prélèvements en eau sont imputables à l’agriculture. En cas de sécheresse, le fonds national de garantie des calamités agricoles indemnise les responsables : les grands céréaliers.

Il faut bien ça pour nourrir le bétail et satisfaire notre consommation croissante de viande. Mais le maïs et le soja importé d’Amérique du sud (où les grandes monocultures détruisent les savanes, les forêts, les cultures vivrières) font beaucoup péter et roter. Les fermentations digestives des herbivores représentent tout de même 70 % des émissions de méthane en Europe. Autre inconvénient, le soja et le maïs entraînent un déséquilibre alimentaire des animaux, puis de l’homme, en changeant la composition des graisses, ce qui favorise cancers, infarctus, diabète, obésité...

Pour détailler son diagnostic, Isabelle Saporta évoque la production de pommes de terre parfaitement calibrées selon le désir de l’agro-industrie ; la culture de tomates sans saveur dans des serres chauffées et un terreau artificiel ; le déversement d’insecticides et de fongicides sur des pommes devenues cancérigènes, de pesticides sur le blé, que le consommateur retrouve dans son pain... L’auteur s’attaque à la pollution de l’eau par les produits chimiques de l’agriculture intensive. Elle montre la bienveillance de l’État, qui a planifié cette industrialisation des champs. Et ne tombe pas dans une accusation des agriculteurs, simples maillons de la chaîne. Au contraire : "L’agriculteur est aujourd’hui la première victime du système productiviste" (p. 200).

Si l’incidence du cancer en France a augmenté de plus de 50 % entre 1980 et 2005, il frappe particulièrement les exploitants agricoles. Leucémies, troubles neurologiques, maladie de Parkinson, infertilité... Directement touchés par les pesticides, les agriculteurs empoisonnés peinent à se faire reconnaître comme victimes de maladies professionnelles. Leur malaise grandit : de moins en moins nombreux, ils s’endettent massivement, pris à la gorge pour investir dans les machines et les intrants afin de soutenir le mode de production intensif. C’est une des professions où le taux de suicide est le plus fort... Jusqu’à quand les rouages continueront à supporter la machine ?

"On est en train de crever de notre agriculture", alerte l’ouvrage (p. 249). "Dépensière en eau et en pesticides, pollueuse, onéreuse, elle sacrifie les paysans et met leur santé et la nôtre en danger" (p. 11). Outrancier diront certains. Mais l’époque a besoin de ces prises de position rentre-dedans, qui éveillent les consciences et refusent le consensus feutré.

La dénonciation de ce Livre noir peut néanmoins laisser le lecteur sur sa faim. Si Isabelle Saporta évoque avec brio les tares saillantes de cette agriculture nocive, son enquête n’est pas exhaustive. Le crime contre l’humanité que représentent les "nécrocarburants" est à peine évoqué. Surtout, l’auteur oublie de montrer l’extrême dépendance de ce système productiviste à un pétrole bon marché. Or, la raréfaction de l’or noir (sans oublier celle des phosphates) sape les fondements de cette agriculture mondialisée. Qui ne parvient plus à remplir son rôle : nourrir l’humanité.

Pour assurer la survie de sept milliards d’êtres humains, l’urgence impose de... regarder en arrière. Ce sont les paysans qui fournissent le seul modèle alternatif : une agriculture diversifiée, locale, respectueuse de l’environnement et des hommes.


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