L’Ultima ratio des Verts européens en matière de défense

 avril 2003
par  Heidi Meinzolt-Depner
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Heidi Meinzolt-Depner a travaillé pendant six ans dans le Comité exécutif de la Fédération Européenne des Partis Verts (EFGP, http://www.europeangreens.org/index.html) dans lequel elle s’occupait avant tout des questions de sécurité, de paix européenne. Ancienne membre des Verts Allemand, elle est actuellement coordinatrice européenne de (Women’s International league for peace and freedom, association créée en 1915 ! http://www.wilpf.org/). Elle revient sur ce parcours, en présentant et expliquant les principales évolutions de la EFGP concernant ses rapports avec le pacifisme. Où l’on s’aperçoit que des considérations de politiques intérieures propres à chaque parti vert viennent perturber l’élaboration d’une pensée européenne sur la question.

EcoRev’ : Pouvez-vous nous retracer la position historique des Verts européens sur la question du pacifisme ?

Les partis Verts se sont toujours définis sur la base de la valeur de la non-violence. A l’origine de la constitution des Verts européens, l’accent était mis sur la prévention des conflits armés, la compréhension des causes de conflits et le développement de moyens civils qui permettent de résoudre les conflits de manière pacifique. Le désarmement nucléaire, le contrôle et la réduction de la production et des exportations de technologies européennes militaires et nucléaires sont des priorités incontestables.

De la même manière, ils prônent une Europe démocratique ayant rompu avec les diktats du marché. Cette rupture serait en mesure de permettre le développement d’une Europe de la sécurité commune, dans le cadre de l’OSCE, au lieu d’être une superpuissance militaire, nucléarisée de surcroît. Pour cela, les Verts européens préconisent de sortir de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et de l’Union de l’Europe Occidental [1].

La paix européenne et mondiale s’instaurera surtout par des échanges équitables. Démocratie, éco-développement, et justice sociale sont les conditions d’un avenir Européen commun, ouvert et généreux. Voilà pour les orientations générales qui animaient les débats des Verts européens.

EcoRev’ : Ces positions traduisent assez largement la position de la grande majorité des partis verts en Europe. Quel est l’apport spécifiques d’une organisation comme celle des Verts européens ?

La Fédération a beaucoup travaillé sur la politique étrangère de l’Union européenne, mais surtout dans le contexte paneuropéen, elle a mis l’accent sur la démocratisation, sur l’unification des peuples d’Europe dans une Europe des régions [2]. Avant tout sur la base de coopération, d’échanges d’idées et d’élargissement du fond commun vers un changement de société - plus écologique, démocratique et pacifique. Dans cette optique, l’accent était mis aussi sur les moyens alternatifs, sans valoriser la possibilité de recourir aux supports militaires. La notion de "prévention et résolution civile des conflits" était ainsi valorisée (notamment dans l’objectif de permettre une véritable action non-violente dissuasive et d’éviter le conflit dur.) C’est ainsi que l’approche de l’Organisation de sécurité et coopération en Europe (OSCE) était préconisée [3]. Cette organisation d’une cinquante de pays, pan-européenne, était alors largement défendue par les Verts. Elle a vocation à organiser des missions de négociations avant la déclaration de conflits. Depuis la conférence de Budapest en 1994, l’organisation a multiplié ses champs d’actions. Mais en même temps, l’OSCE a été systématiquement discrédité par manque d’attention politique, surtout de la part des Etats membres de l’OTAN. Beaucoup d’espoirs de la part des Etats de l’Est ont été déçus. C’est dû à l’importance financière (l’OSCE a 1/1000 du budget) et politique de l’OTAN et son extension vers l’Est.

EcoRev’ : Au milieu des années 90, cette position semble avoir considérablement évolué…

La guerre du Kosovo a été un moment décisif. Elle a divisé les Verts européens. Sur les 30 partis de 27 pays - de l’Irlande à la Géorgie et de Malte à la Finlande - la quasi-totalité s’était déclarée ouvertement contre le recours à la forme armée. Mais deux pays se sont ouvertement déclarés en faveur d’une intervention militaire : la France et l’Allemagne soit disant pour des raisons humanitaires et de violation de droits de l’homme.

EcoRev’ : Le recours à l’action militaire ne figurait pas sur les options des Verts européens ?

L’hypothèse d’une intervention militaire dans un conflit n’avait jamais été complètement évacuée. Elle pouvait être considérée comme " ultima ratio " nécessaire dans certains cas, notamment pour défendre les victimes d’une agression qu’elle soit, dans un Etat ou hors d’un Etat, du moment que les faits relèvent des Conventions de Genève et du contenu des statuts de la Cour pénale internationale.

EcoRev’ : Le recours à l’action militaire ne figurait pas sur les options des Verts européens ?

L’hypothèse d’une intervention militaire dans un conflit n’avait jamais été complètement évacuée. Elle pouvait être considérée comme " ultima ratio " nécessaire dans certains cas, notamment pour défendre les victimes d’une agression qu’elle soit, dans un Etat ou hors d’un Etat, du moment que les faits relèvent des Conventions de Genève et du contenu des statuts de la Cour pénale internationale.

EcoRev’ : Mais d’hypothèse on passe à la réalité… Comment s’est réalisé ce passage ?

Les verts Allemands et Français étaient favorables à une intervention, soutenus un peu au début par les Verts hollandais. Ils ont justifié leur position par la nécessité de protéger des populations civiles. En fait, l’intervention militaire devrait être utilisée pour garantir les droits humains. Cela a fait la bascule, et permet une justification pour l’ intervention militaire tout court. La Bosnie et le Kosovo ont désormais changé énormément la logique : tout ce qui tourne autour de la prévention avait montré ses limites, et au moment où cela devient sérieux, il faut ne plus exclure des moyens militaires. Avec cette politique, on affirme la prééminence d’un " principe de réalité " qui est en même temps l’échec d’une alternative possible.

On ne doit pas cependant perdre un autre point de vue : vraisemblablement, la participation au pouvoir a entraîné une modification de la perception du rapport à l’intervention armée. A leur arrivée au pouvoir, les Verts allemands se situent dans une politique "étrangère qui est une politique pour la paix" : telle est la première phrase du chapitre "politique étrangère" du traité de coalition entre les Verts allemands et la SPD datant d’octobre 1998. Qui ne voudrait pas signer cela comme Vert dans un pays européen et bien au-delà ? Est-ce pourtant encore la réalité politique ? Quelques semaines seulement après la signature, l’Allemagne participe activement - pour la première fois depuis 1945 - à la guerre. Joska Fischer a voulu, en matière de défense, continuer la politique de ses prédécesseurs ; il fallait donc être " réaliste ", ce qui veut dire donc considérer une intervention militaire comme acceptable et même nécessaire. Tout à coup on était à la même table que les Américains : c’était un autre niveau de débat... Par exemple, lors du congrès des Verts européens à Berlin (17-19 mai 2002) G. Busch était aussi dans la ville et J. Ficher a incité les militants écologistes à ne pas manifester contre lui, arguant du fait qu’il est le représentant d’une des plus vieilles démocraties, qu’il est élu légitimement... Il faut savoir que sur le plan interne, au sein des Grünen, critiquer la position en faveur d’une intervention militaire était devenu difficile. Il ne fallait pas donner le sentiment d’une désunion et d’une certaine marginalisation du ministre. Cela a entraîné le départ d’un bon nombre de militants écologistes, notamment parmi les pacifistes [4].

EcoRev’ : il s’agit donc d’une évolution décisive ?

Justifier une guerre, cela a, selon moi, complètement changé la logique. C’est un tournant dans le mouvement écologique avec des conséquences graves concernant l’identité du parti et son enracinement dans le mouvement de la paix international. Changement d’optique, puisque désormais, l’analyse se porte davantage sur les conditions d’une intervention militaire : par exemple, comment jouer un rôle dans le contexte du nouvel OTAN. Sur le plan interne, cela a contribué à bousculer les équilibres à l’intérieur de la Fédération et assurer la suprématie de certains parti verts européens plus forts, plus importants… de nouvelles hiérarchies se sont constituées.

EcoRev’ : Cette position est-elle partagée par tous les partis verts européens ?

Il y a une nette évolution historique : au début des années 1990-1991, les pays de l’Est étaient en majorité pour l’OTAN ; c’était une garantie de faire partie de l’Ouest… A ce moment-là, les verts de l’Ouest ont investi beaucoup d’énergie en leur expliquant que l’OTAN représentait une logique militaire, que c’était s’associer à une certaine vision de l’interventionnisme international, que cela supposait une militarisation, etc. Les Verts de l’Est ont étudié la question pendant quelques années ; et puis, ils ont appris à découvrir le fonctionnement de cette institution. Et ils sont devenus plus sceptiques sur cette option… La guerre du Kosovo leur a montré toute l’ambiguïté de cette stratégie, et les a obligé à réfléchir sur les implications concrètes de cette conception. Selon eux, l’intervention militaire leur posait plus de problèmes que de solutions. Pendant que les partis verts de l’Est se sont montrés de plus en plus critiques vis-à-vis de ce type de solution, les partis verts de l’Ouest se tournaient eux vers l’acceptation d’une action plus militaire.

EcoRev’ : Une armée européenne ne pourrait-elle pas constituer une solution plus conforme à une certaine exigence démocratique ?

Depuis le sommet d’Amsterdam, nous allons vers une militarisation de l’Union européenne. Lors du sommet européen de Helsinki, la propositions de certains gouvernements, notamment finlandais et suédois, en faveur d’une priorité absolue pour le développement de moyens civil, n’a pas trouvé de majorité au sein du Conseil et permis la création d’une troupe européenne. Certains verts avaient la volonté de créer une armée défensive européenne, espérant - en vain - que les structures militaires nationales seraient en même temps réduites. Cette période a constitué, pour moi, une chance perdue !

EcoRev’ : Cette position s’apparente-t-elle toujours à une stratégie pacifiste ?

Je suis convaincue que les Verts ont perdu beaucoup de crédibilité dans le mouvement pacifiste ; ils avaient pourtant vocation à promouvoir une vision alternative du règlement des conflits et à organiser la paix. N’oublions pas que les Verts en Europe ont un fond politique important et commun qui nous distingue d’autres familles politiques et qu’il serait temps de développer prioritairement.

EcoRev’ : Comment envisager de nouvelles perspectives pour le développement d’une réflexion pacifiste renouvelée au sein de l’écologie politique ?

Tout d’abord, il faut tirer les leçons du passé : l’intervention armée ne contribue jamais à résoudre un problème… L’intervention au Kosovo n’a pas pacifié la région parce que la complexité interculturelle et interethnique dans l’ensemble du Balkan nécessite un processus à long-terme de stabilisation, de démocratisation et d’assainissement économique et social.

Ensuite, il faut envisager de relancer la réflexion sur le pacifisme. Au niveau des Verts européens, "Pour organiser la paix, il faut préparer la paix" était le principe mis en avant au début des années 90. Maintenant, le principe de l’intervention militaire a influencé profondément toute la conception de la guerre. La politique n’est plus "idéaliste"... La pensée pacifisme des écologistes ne me semble pas s’être considérablement approfondie depuis une dizaine d’année [5]... Il est difficile de distinguer une pensée sociale-démocrate et une pensée écologiste sur cette question ! Sur quelle base peut-on construire cette approche ? Nous partageons une vision large de la notion de sécurité qui est beaucoup plus que la défense traditionnelle. Sécurité cela concerne aussi bien une lutte contre l’exclusion sociale et la marginalisation, contre la violence et pour l’eau propre et la solidarité Nord-Sud, pour la protection des droits de l’homme et la démocratie. Les écologistes s’engagent pour la prévention et pour une culture de la paix, basée sur l’idée d’une coexistence interculturelle et dans une approche paneuropéenne. Ils attribuent une claire priorité politique aux moyens civils pour une politique cohérente en Europe et solidaire pour le monde. Oui, nous voulons l’abolition des armes nucléaires - à commencer par les arsenaux français et britanniques - une réduction des budgets militaires, un contrôle strict du commerce des armes, un Corps de Paix civil européen et faisons des ONG un maillon actif de notre politique.

Enfin, il faut vouloir continuer à promouvoir une action originale de l’écologie politique. Cela passe par la possibilité de détailler des outils de la prévention afin d’éviter de nouvelles dérives... Mais cela consiste à renforcer les liens avec les ONG qui travaillent sur ces questions. C’est un potentiel énorme

EcoRev’ : Justement, vous travaillez désormais au sein d’une association féministe qui s’intéresse à ces questions ; quels liens entre pacifisme et féminisme ? Peut-on parler d’un regard "féminin" sur le pacifisme ?

Il y avait la résolution du Parlement européen, qui met en place une participation paritaire des femmes dans les négociations en matière de paix dans le même principe que la résolution 1325 de l’ONU....

De mon point de vue, les femmes ont beaucoup plus d’expérience dans la résolution des conflits, elles sont plus concernées par la question de la violence- masculine en général (au sein de l’univers domestique par ex.), mais aussi parce qu’elles sont plus directement confrontées aux effets de la guerre (la santé des enfants, la gestion de la vie quotidienne sous et après la guerre...)... Il y a beaucoup d’expériences très positives (Conseil de femmes africaines, table ronde de femmes en Suisse, pour conseiller le gouvernement dans des questions de paix et sécurité ; le projet d’un conseil de sécurité féminin au niveau de l’ONU www.peacewomen.org...). L’objectif est de renforcer la voix des femmes, afin de valoriser un autre regard...


Entretien réalisé par Bruno Villalba (merci à Catherine Grèze pour son aide)


[1l’UEO regroupe aussi le Groupe Armement de l’Europe occidentale (GAEO) et la Cellule Recherche (CR) de l’Organisation de l’Armement de l’Europe occidentale.

[2Pascal Delwit, Erol Kulahci, Van de Walle Cédric (éds.), Les fédérations européennes de partis. Organisation et influence, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 2001, 254p.

[3L’OSCE comme organisation régionale de l’ONU (Art.52 de la charte) a actuellement 55 membres, la Russie, les pays du Balkan et et des Etats postsovietiques y font partie - donc voilà les meilleurs conditions pour avoir tous autour de la même table. Cet organisme a vocation à développer une sécurité commune pour toute l’Europe. La plupart des missions de l’OSCE vise le long-terme ; elles engendrent des processus qui intègrent la population, et font participer les ONG. Ces missions peuvent être très efficaces, mais elles sont moins médiatiques et spéctaculaires que toute intervention militaire ou humanitaire.
Un groupe vert/alternatif représentant des députés dans l’assemblée parlementaire de l’OSCE a su exercer un petit influence sur les institutions : ils ont pu ancrer des notions écologiques dans la dimension économique des pays en transitions, ils ont mis le point sur le respect des droits de l’homme, formulé la demande d’un Corps de Paix Civile international au service de l’OSCE (idée renforcée par la décision du parlement européen sur ce Corps lancé par Per Gahrton (député écolo suédois).
http://www.osce.org/

[4Gene Frankland, Donald Schoonmaker, 1992, Between Protest and Power : The Green Party in Germany, Boulder, CO : Westview Press.

[5Cooper Alice, 1996, Paradoxes of Peace : German Peace Movements Since 1945, with the University of Michigan Press.