Pour une autre économie de l’art et de la culture

vendredi 27 février 2009
par  Magali Zimmer
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Pour une autre économie de l’art et de la culture, Bruno Colin et Arthur Gautier (dir.), éditions Erès, 2008

La recherche exposée dans cet ouvrage présente un caractère particulièrement innovant, et ce d’un double point de vue. Soulignons en premier lieu le caractère inhabituel de la démarche menée ici qui, à l’encontre de la tendance actuelle conduisant les chercheurs à se tourner de plus en plus vers les entrepreneurs privés pour obtenir des financements, vise, bien au contraire, à tisser des liens durables entre les chercheurs et les acteurs de la société civile. C’est de ces interactions entre des chercheurs et des acteurs de terrain et des réflexions communes qu’elles ont engendrées qu’est issu cet ouvrage. Le caractère novateur de l’objet même de la recherche mérite en second lieu d’être spécifié puisque, partant du constat de la faiblesse numérique des travaux en économie solidaire portant sur les activités culturelles, cet ouvrage vise à mettre en lumière un domaine jusqu’à présent fort peu étudié. L’objet de la recherche, s’il a été négligé jusqu’à présent par les chercheurs de l’économie solidaire, n’en demeure pas moins un ensemble extrêmement vaste et diversifié d’activités, puisque près de 31 000 initiatives solidaires coexistent aujourd’hui dans le domaine culturel et contribuent à créer 84 000 emplois (en équivalent temps plein).
Une clarification des termes utilisés s’impose tout d’abord avec notamment un retour sur la distinction théorique entre deux concepts voisins, celui de tiers secteur et celui d’économie solidaire, tous deux servant à désigner des activités économiques non soumises aux règles du marché, telles que le commerce équitable, les SEL, les services de proximité (régies de quartier, crèches parentales) ou encore les finances solidaires. Dans les pays anglo-saxons, c’est l’appellation de tiers secteur qui domine. Deux reproches peuvent cependant être formulés à l’encontre de l’utilisation de cette dénomination. Le concept de tiers secteur implique tout d’abord que l’ensemble de ces activités appartient à une sphère totalement extérieure à l’économie de marché et à l’État et n’entretient de ce fait aucun lien avec eux. Ce concept de tiers secteur, dépourvu de tout élément constructif, participe en outre à une dévalorisation implicite de ces activités puisqu’elles sont alors présentées comme relevant d’une économie résiduelle. C’est pourquoi A. Gautier s’attache, au début de cet ouvrage, à réaliser une mise au point théorique visant à préciser ce que recouvre le concept d’économie solidaire. A la différence du concept de tiers secteur, le concept d’économie solidaire permet tout d’abord de fournir une définition constructive et substantielle de ces initiatives en les inscrivant d’emblée dans le cadre d’une économie plurielle. Le concept d’économie plurielle permet en effet de mieux caractériser cet ensemble d’activités qui trouve précisément son équilibre dans une hybridation des pôles économiques marchand (avec notamment la billetterie de spectacles), non marchand (lié au mode de financement public) et non monétaire (lié à l’implication des bénévoles). Le concept d’économie solidaire vise en outre à souligner la dimension politique de ces activités en insistant sur les logiques portées par les acteurs qui se cristallisent autour d’un bien commun. A l’encontre de la tendance actuelle plaçant l’activité économique comme une sphère autonome réservée à un petit nombre d’experts et située hors d’atteinte des citoyens, les acteurs de l’économie solidaire cherchent à se réapproprier le devenir économique local de leur territoire, tout en participant à une redéfinition plus large des finalités de l’économie. Ainsi, l’économie solidaire contribue à créer des espaces publics indépendants des espaces publics institutionnels dans lesquels peuvent être débattues des façons de mieux vivre ensemble. A. Gautier conclut ainsi : "contre un déficit d’utopie, l’économie solidaire ouvre une voie pour une société diversifiée de pluriactivité, où chacun trouve sa place et se réapproprie le sens de son travail" (p. 24).
Cette approche théorique des initiatives solidaires est complétée et enrichie par des acteurs de terrain. C’est ainsi que B. Colin, est l’un des membres fondateurs de l’association Opale et qui a participé à l’édition de la revue Culture et proximité, constate l’insuffisance des deux représentations habituellement associées à l’économie solidaire dans le domaine artistique : l’une tend à associer au concept d’économie solidaire l’ensemble des activités disposant du statut associatif, tandis que l’autre lui associe l’ensemble d’activités artistiques impliquant des publics souvent délaissés par le monde du travail (par exemple : une compagnie de théâtre avec des acteurs handicapés). Si la délimitation par le statut apparaît comme étant beaucoup trop large, car elle conduit à suggérer que toutes les associations développant des activités artistiques et culturelles font partie de l’économie solidaire par nature, la seconde catégorisation semble trop restrictive. B. Colin présente alors une liste des principales caractéristiques, qui d’après son expérience professionnelle dans le milieu artistique, devraient permettre de distinguer les initiatives solidaires : la diversité culturelle, sociale et générationnelle ; des relations durables avec les acteurs éducatifs, sociaux et culturels ; des modes de gouvernance proches ou inspirés de la coopération ; l’inscription dans une économie plurielle et enfin la primauté donnée à l’innovation et l’expérimentation (p. 27-28). Néanmoins, l’objectif de l’ouvrage n’étant évidemment pas de poser une définition figée de l’économie solidaire à laquelle les acteurs de terrain devraient adhérer d’emblée, les diverses tentatives de définitions évoquées ci-dessus doivent surtout être comprises comme des outils de réflexion en élaboration constante.
L’objectif premier de cet ouvrage est avant tout de contribuer à rassembler les acteurs de ces initiatives solidaires afin qu’ils puissent prendre conscience de leur importance et se constituer une identité propre en s’interrogeant autour du concept d’économie solidaire. C’est ainsi que la Déclaration des initiatives artistiques et culturelles de l’économie solidaire (p. 31-34), rédigée en 2006 par l’association Opale, est un système "d’auto-identification" visant à aider les signataires à réfléchir sur leurs pratiques et à faire croître un sentiment d’appartenance à un mouvement. Le Manifeste pour une autre économie de l’art et de la culture rédigé par l’UFISC (1) (p. 61-65) est un pas de plus dans cette direction. L’enjeu principal est en effet, comme le souligne M. Hersent, de regrouper ces initiatives solidaires mettant en œuvre des activités variées (théâtre, musiques actuelles, cirque, arts de la rue,...) et qui du fait de leurs très petites tailles et de leur isolement sont généralement peu enclines à prendre conscience de leurs points communs. Et si M. Hersent insiste sur l’urgence d’un rassemblement de ces initiatives, c’est parce que les opportunités politiques semblent aujourd’hui particulièrement favorables, la plupart des régions ayant mis en place des plans de développement de l’économie solidaire.
L’approche normative, qui est privilégiée dans cet ouvrage, doit être, ainsi que le préconise de nombreux auteurs de l’ouvrage, complétée à l’avenir par une approche empirique de grande ampleur. Si le mode de fonctionnement coopératif est un des signes distinctif des initiatives solidaires dans le domaine culturel, ainsi que l’affirme l’UFISC, alors il importe en effet de caractériser de façon plus précise ce fonctionnement "interstitiel et horizontal, bâti selon une logique de co-construction" qui s’oppose à une logique pyramidale descendante (p. 89). Une étude concernant la mise en œuvre concrète de procédés démocratiques dans le fonctionnement quotidien de ces organisations reste donc à mener afin d’étudier empiriquement l’articulation des valeurs et des pratiques, la question cruciale pour le fonctionnement de ces organisations étant, selon P. Viveret, celle du "vivre ensemble" (p. 142). Il s’agit donc d’accorder une attention accrue aux conditions concrètes de mise en application d’un véritable mode de coopération entre les acteurs ans trop postuler une idéalité sociale et solidaire, celle-ci risquant fort "d’en rester à un rêve inopérant si elle n’intègre pas une problématisation plus dialectique des réalités contemporaines" (p. 112).
Cet ancrage dans la réalité devrait en outre permettre une meilleure prise en compte des spécificités des activités relevant du domaine artistique et culturel dont l’objectif n’est pas d’accroître la quantité de biens matériels, mais bien au contraire de participer au "développement de la connaissance" en contribuant à "l’enrichissement sensible et intellectuel" des individus qui composent la société, ainsi que le souligne le Manifeste précédemment cité (p. 62 et 64). Ainsi que le note S. Harvey, il est maintenant devenu commun de considérer que : "si un artiste ne produit pas, il n’existe plus, notamment aux yeux des financeurs publics" (p. 84). La spécificité des activités artistiques tenant précisément à ces moments créatifs de production purement immatérielle, la survie des artistes pose donc un problème réel dans un contexte où l’"esprit gestionnaire" (2) impose une quantification croissante du monde social contribuant à ériger la production de biens matériels en modèle unique de création de richesse.

Magali Zimmer

(1) L’Union fédérale d’intervention des structures culturelles (UFISC), créée en 1999, regroupe actuellement onze fédérations et syndicats qui représentent au total plus de 1500 structures développant des projets artistiques et culturels dans le secteur du spectacle vivant, sur l’ensemble du territoire national.
(2) Selon la formule d’A. Ogien (1995)


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