Incinération = pollution. Le Scandale de l’incinérateur de Gilly-sur-Isère

vendredi 27 novembre 2009
par  Mikaël Chambru
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Incinération = pollution. Le Scandale de l’incinérateur de Gilly-sur-Isère, Michel Roulet, éditions du Layeur, Paris, 2008

Depuis des années, les écologistes se battent, partout en France, contre les lobbies industriels et les élus de gauche et de droite qui souhaitent imposer l’incinération comme technique de traitement des déchets ménagers. De nombreuses luttes sont encore en cours dans l’Hexagone, en un combat de longue haleine qui reste d’actualité avec le silence coupable du Grenelle de l’environnement sur cette question. Un de plus, bien qu’en 2007 le moratoire sur la construction d’incinérateurs ait été une revendication importante des associations écolos réunies dans l’Alliance. Pire encore, lors de la deuxième lecture du projet de loi Grenelle I en juin dernier, l’Assemblée nationale a adopté des dispositions fiscales favorisant l’incinération. Une situation qui illustre, comme l’affirme le Centre national d’information indépendante sur les déchets (Cniid), la récupération du processus du Grenelle par les lobbies de l’incinération. Rien de surprenant. Reste que la France a une nouvelle fois raté l’occasion de donner une réelle impulsion à une politique de réduction des déchets et à une gestion écologique basée sur le réemploi, la réutilisation et le recyclage.

C’est dans ce contexte que le livre de Michel Roulet sur le scandale de l’incinérateur de Gilly-sur-Isère (Savoie) prend sens. Dans la première partie de l’ouvrage, l’auteur nous propose un témoignage de son expérience, celle d’un militant vert qui se retrouve, un peu par hasard, élu conseiller municipal d’Albertville en 1995. Lui, le seul élu écologiste du coin, se retrouve alors en terre inconnue dans une région ancrée à droite, très conservatrice et où l’absence de pensée écologique est de rigueur à l’époque. Très vite, il décide de s’attaquer à un sujet brûlant, l’incinérateur de Gilly-sur-Isère, voisin de quelques kilomètres. Dans la vallée, on ne s’en préoccupe guère. C’est que, dans l’imaginaire commun, l’incinération est l’unique solution pour traiter les déchets ménagers si l’on ne veut plus de décharges à ciel ouvert. On prévoit même à l’époque, sans aucune contestation, de construire un second four. Une aberration pour l’élu vert, qui va s’y opposer inlassablement pendant plus de cinq ans. Petit à petit, son combat devient populaire auprès de la population locale, entraînant l’émergence timide d’une mobilisation citoyenne. Le plus dur est fait.
Et à l’automne 2001, le scandale éclate. Des analyses révèlent que tout l’environnement du four est contaminé à la dioxine : le lait, les végétaux et même l’herbe que broutent les animaux... Avec des taux de dioxine supérieurs de plus de dix fois aux normes européennes en vigueur, les produits agricoles issus de l’élevage ne sont plus consommables, dans une région productrice de fromage. Immédiatement, décision est prise par les autorités publique de fermer le four. Mais, comme le raconte Michel Roulet, "dès lors, le calvaire ne fait que commencer pour les riverains et les agriculteurs". En 2002, l’opposition à l’incinérateur se regroupe pour créer une association, l’Acalp. Viendra ensuite l’épisode judiciaire de la lutte contre l’incinérateur, au cours duquel 165 personnes portèrent plainte pour mise en danger de la vie d’autrui... et qui se soldera par un non-lieu le 13 mai 2009, la justice affirmant ne pouvoir établir un lien entre cancer et dioxine. Un verdict confirmé par la chambre de l’instruction de la cour d’appel le 9 septembre dernier. L’Acalp entend désormais déposer un recours devant la cour européenne des droits de l’Homme.

La second partie de l’ouvrage est consacrée à un entretien de Michel Roulet avec le journaliste Frank Tenaille, dans lequel l’ancien élu vert évoque les conséquences de la catastrophe écologique qu’il a contribué a révéler. Il glisse aussi quelques mots sur les mobilisations citoyennes en cours, en rappelant à juste titre qu’en plus des risques sanitaires, l’incinération entraîne un gaspillage écologique considérable. C’est qu’un incinérateur n’élimine pas les déchets, mais se contente d’en réduire le volume, tout en en créant d’autres que l’on ne peut ni traiter, ni valoriser et qui ne peuvent qu’être enfouis ou placés en décharge. Comme pour les déchets radioactifs.
Il relativise l’idée selon laquelle il existerait une "incinération propre". Car il arrive que des Verts utilisent cette expression. C’est le cas par exemple à Chambéry, toujours en Savoie, où a été construit récemment un incinérateur dernière génération pour près de 100 millions d’euros. Les élus verts avaient tenté d’en faire réduire au maximum la capacité – ce qu’ils ont obtenu en partie –, sans pour autant s’opposer à sa construction : "une attitude pragmatique", justifient-ils encore aujourd’hui. Certes, il a l’avantage d’être en régie directe, d’incinérer les ordures du bassin chambérien à proximité immédiate des lieux de collecte, de produire de la vapeur pour le chauffage urbain, de ne relâcher que très peu de rejets, ceux-ci étant étroitement contrôlés. Mais a-t-il pour autant des vertus écologiques ? Car dans le même temps cette usine est tenue de perpétuer son approvisionnement en déchets pour être rentable. Et le hic est bien là : elle ne l’est pas, la faute à une taille démesurée et à des Savoyards qui trient trop leurs déchets. Une nouvelle aberration pour Michel Roulet, qui n’hésite alors pas à s’opposer au conseiller municipal vert chargé du dossier. Cet exemple illustre bien le propos qu’il développe assez longuement dans la deuxième partie de son livre, selon lequel la construction d’un incinérateur condamne les modes alternatifs de traitement des déchets : méthanisation, tri, recyclage et surtout réduction à la source. En mai dernier, les Verts de l’Oise estimaient eux aussi que "construire aujourd’hui un nouvel incinérateur dans l’Oise ne peut être qu’un cadeau fait à une multinationale (sur le dos des contribuables), au mépris des objectifs de réduction des déchets, souhaités par la population et prévus par la loi".

Ce livre, qui couvre la période 1995-2007, se lit comme un véritable feuilleton, épisode après épisode. Ce n’est pas de la grande littérature, son style est celui d’une discussion entre deux amis. Mais il a le mérite de rappeler les principaux éléments du dossier de l’incinération en France, et l’on y découvre le parcours d’un élu écologiste semé d’embuches, devant affronter les connivences entre politiques, la pression des lobbies industriels... le tout malheureusement ponctué d’anecdotes dont on ne comprend pas toujours l’intérêt. Ce témoignage, bien que très localiste, rend bien compte du débat national, comme dans la maxime écologiste : agir local, penser global. Et c’est dans cette démarche que ce livre peut s’avérer un outil utile pour tous ceux qui sont encore en lutte contre des projets d’incinérateur, ou qui s’intéressent à la question des déchets.

Mikaël Chambru


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