Changer de système de production

vendredi 20 novembre 2009
par  Jean Zin
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« Il est important de montrer que la possibilité d’un au-delà de la société capitaliste
est inscrite dans l’évolution de celle-ci. Il faut montrer qu’une chose est possible pour
qu’elle le devienne. C’est dans cet esprit que j’ébaucherai maintenant cet "ensemble de
politiques" auquel j’ai fait allusion. Chacune d’elle est désirable en elle-même mais ne prend
son sens qu’accompagnée et soutenue par les autres. Chacune existe déjà en germe. Aucune
n’a de coût initial si grand qu’elle ne puisse être appliquée avec assez de vigueur pour
enclencher sa propre dynamique. mais chacune aussi, prise isolément, peut servir à accélérer
des contre-réformes qui la discréditeront par l’usage que les puissances dominantes en
feront. j’esquisserai un ensemble de politiques tendant. 1) à garantir à tous un revenu
suffisant ; 2) à combiner redistribution du travail et maîtrise individuelle et collective du
temps ; 3) à favoriser l’efflorescence de nouvelles socialités, de nouveaux modes de coopération
et d’échange par lesquels des liens sociaux et de la cohésion sociale soient créés
au-delà du salariat. »

André Gorz, Misères du présent. Richesse du possible], p. 134 (1997)

Ce n’est pas la crise économique et financière,
aussi grave soit-elle, qui pourra
provoquer la fin du capitalisme qui en a
connu bien d’autres. Mais si la sortie du
capitalisme a déjà commencé, c’est pour de
toutes autres raisons, plus profondes et
plus durables, liées à notre entrée dans
l’ère du numérique et du travail immatériel.
Ce sont ces nouvelles forces productives
qui remettent en cause les bases même du
capitalisme industriel : aussi bien la
rémunération du travail salarié que la valeur
d’échange ou la gratuité numérique.

C’est pour des raisons matérielles, liées à
la reproduction des forces productives, que
le système de production est contraint de
changer radicalement, de même que c’est
pour des raisons liées à la reproduction
matérielle que ce système devra intégrer les
limitations écologiques, notamment en
favorisant la relocalisation de l’économie. Si
la sortie de la société salariale a déjà
commencé, c’est pour l’instant surtout à
notre détriment par destruction des protections
sociales et l’explosion de la précarité.
Il faudra comme toujours des luttes sociales
pour conquérir de nouveaux droits et
pouvoir réorienter ce nouveau système vers
notre émancipation et une économie plus
soutenable. Rien ne se fera tout seul.

C’est en tout cas dans ce cadre matériel
que notre action peut être décisive, loin de
toute utopie ou subjectivisme des valeurs.
Les "nouvelles technologies" ont ici une
place centrale, comparable à la machine à
vapeur. Il n’y a pas que le matérialisme de
la reproduction et des techniques qu’il faut
prendre en compte cependant, mais tout autant les flux constituant la production en
système justement : il faut absolument que
ça marche ! Pour sortir du productivisme
capitaliste et de son modèle industriel, il ne
suffira pas d’initiatives isolées ni de
mesures partielles, il faut que les nouveaux
rapports de productions et des nouveaux
dispositifs fassent système (production,
distribution, circulation), en assurant leur
reproduction.

Qu’est-ce qu’un système de production ?

La crise systémique manifeste concrètement
tout ce qui nous relie matériellement au
reste du monde, qu’on le veuille ou non.
L’économie-politique est née, elle-même,
de l’inflation provoquée par l’afflux d’or
des Amériques à la fin du XVIème siècle
(Jean Bodin), manifestant l’influence d’événements
lointains complètement indépendants
de nous. Le mercantilisme a tenté
dans un premier temps de répondre à cette
sorte de "catastrophe naturelle" par la
captation d’un maximum de métaux
précieux, mais l’intensification du commerce
mondial qui s’en suivit renforçait déjà les
interdépendances. Il a fallu attendre 1758
pour que le Docteur François Quesnay
montre, avec son tableau de l’économie,
l’analogie entre les circuits économiques
et le système sanguin, reliant les classes
sociales et des parties éloignées dans une
totalité qui rend les éléments solidaires.
Plus tard, on voudra réduire les flux économiques
à leur équilibre thermodynamique
(théories de l’équilibre et de l’autorégulation
des marchés). Au contraire, on
peut considérer que l’apport principal de
Marx aura été de montrer que la production
était bien organisée en système combinant
production, reproduction et circulation,
système ayant sa dynamique propre (basée
sur le profit et l’innovation) avec ses
rapports de production spécifiques
(salariat) adaptés à l’organisation productives
ainsi qu’à l’état des techniques. Le
capitalisme s’est différencié du féodalisme
aussi bien que d’une économie de
prédation comme production déterminée
par la circulation, l’investissement industriel
et le travail salarié.

Que production et reproduction fassent
inévitablement système ne signifie pas qu’il
n’y aurait qu’un seul système, fût-il
dominant ! Il est vital de comprendre le fait
que nous faisons partie d’une pluralité de
systèmes, totalités effectives qui nous
déterminent matériellement plus que nous
ne les déterminons mais entre lesquelles on
peut jouer. En effet, contre l’évangile individualiste
contemporain, un système se
définit par un fonctionnement relativement
indépendant des éléments qui le constituent.
Il n’y a pas d’individu isolé, qui ne
soit intégré à un système dont il dépend et
qui le contraint (comme le système routier).
Le concept va s’appliquer bien au-delà de
la production, jusqu’aux écosystèmes
manifestant les interdépendances entre
espèces et les flux de matières, d’énergies
et d’informations qui les traversent. Dans
son merveilleux livre Le Macroscope (1975),
Joël de Rosnay appliquait la théorie des
systèmes aussi bien à l’économie qu’à la
biosphère, débouchant sur ce qu’il appelait
un écosocialisme [1]. Penser global, c’est
effectivement penser système, circuits, flux,
interdépendances, organisation, division
des fonctions, coordination, etc., où l’autonomie
et l’auto-organisation ont d’ailleurs
une part d’ajustement irremplaçable.

La propension au totalitarisme du marché,
avec des théories libérales ne reconnaissant
aucune valeur à ce qui n’est pas marchand,
a tendance à refouler notre appartenance à
différents systèmes de production. Pourtant,
c’est un fait, il n’y a pas d’économie qui ne
soit une économie mixte, une économie
plurielle où cohabitent au moins économie
domestique, publique et marchande. C’est
d’ailleurs ce qui a permis au capitalisme de
se constituer à partir des villes franches en
marge du système féodal comme doit
pouvoir se construire aujourd’hui avec la
relocalisation un nouveau système alternatif
au capitalisme.

L’important, c’est de comprendre qu’il ne
sert à rien de vouloir sortir d’un système de
production si on est incapable de proposer
un système alternatif viable. Il ne s’agit
donc pas de faire n’importe quoi, ni de
simples mesures correctrices, encore moins
de faire la morale. Il faut de nouvelles
règles, de nouveaux rapports sociaux, des
nouveaux modes de distribution et
d’échanges qui doivent non seulement
"faire système" mais entretenir un
dynamisme interne et une synergie avec
les techniques employées. C’est une
question de viabilité, de durabilité et de
reproduction où l’écologie devient à l’évidence
déterminante. Ces interdépendances
contraignent fortement les possibles mais
ne sont pas assez prises en compte, hélas,
ni par ceux qui veulent changer le système
(dont il ne suffit pas de prendre le contrôle
pour en changer le fonctionnement), ni par
ceux qui croient pouvoir simplement le
corriger par des normes et par des lois.

Le capitalisme comme productivisme

Bien sûr tous les systèmes ne se valent
pas, se distinguant par leurs finalités et
leur mode de fonctionnement. Cependant,
un système ne s’impose pas par ses
bonnes intentions mais bien par son
efficacité matérielle, ses capacités de reproduction
et d’expansion, selon une logique
largement darwinienne (qu’il ne faut pas
confondre avec un darwinisme social simplificateur).
Ce qui a fait le succès du
capitalisme, c’est son productivisme qui
fait dépendre le profit de l’amélioration de
la productivité grâce à l’investissement et
l’innovation exploitant tous les progrès des
sciences et des techniques pour baisser le
prix des marchandises et produire de
l’argent avec de l’argent. Cette boucle de
rétroaction positive, véritable effet "boule
de neige", est à l’origine du décollage des
économies et du "cercle vertueux de la
croissance", industrialisation galopante
dont on sait cependant qu’elle se paie très
cher en inégalités, misère et pollutions.

Ce qui fait la réussite d’un organisme
invasif ou d’un prédateur trop vorace se
retourne immanquablement contre lui
lorsqu’il a colonisé tout l’espace vital. S’il
reste bien l’Afrique à exploiter, on peut dire
que le capitalisme a atteint sa limite écologique
avec la globalisation qui ne lui laisse
plus d’extérieur. Le problème, c’est qu’il
ne peut arrêter sa course à la croissance.
On peut dire que le capitalisme s’impose
par sa productivité mais dure par la société
de consommation, ce qui est bien sûr
insoutenable écologiquement. Une décroissance
matérielle est donc incontournable
mais il n’est pas suffisant de le dire, ni de
vouloir faire preuve de volontarisme dans la
réduction du temps de travail et de nos
consommations pour espérer réduire
notablement un productivisme qui est
constitutif d’un capitalisme incapable de
se passer de croissance, on ne le sait que
trop bien. Il faut vraiment changer de
système ! Pour cela, il ne s’agit pas de
revenir en arrière mais bien plutôt de tirer
profit de l’économie immatérielle, qui peut
aider à la décroissance matérielle, et
surtout de s’appuyer sur les nouvelles
forces productives qui entrent en contradiction
avec les bases même du
capitalisme.

En effet, le capitalisme c’est d’abord
l’industrie. Le salariat est une sorte
d’esclavage (subordination) temporaire
mais le fait de payer le travail au temps
passé (temps de machine) est essentiel
pour séparer le travailleur de son produit et
s’approprier la plus-value obtenue par
l’amélioration de la productivité de l’investissement
capitalistique. Or, le travail
immatériel se caractérise par sa non linéarité,
la production n’y étant plus
proportionnelle au temps passé. C’est ce
qui l’oppose au travail de force, comme
l’information s’oppose à l’énergie. De
même, plus le travail est qualifié, incorporant
du temps de formation, moins il est
réductible au travail immédiat, pas plus
que le temps de travail du virtuose ne se limite au concert. Pour toutes ces raisons,
la rémunération au temps passé se révèle
dès lors inapplicable (un peu comme dans
le domaine artistique) obligeant à une
évaluation après-coup, sur le résultat. De
quoi abolir la séparation entre le travailleur
et son produit, dont il pourrait d’autant
plus réclamer sa part qu’il possède
désormais son instrument de production
avec son ordinateur personnel (qui est un
outil universel ou General Problem Solver).
Sauf qu’il est bien difficile d’attribuer la
part de chacun dans des performances qui
sont largement globales et collectives. Non
seulement le salariat mesuré au temps de
travail devient complètement inadapté à
l’ère de l’information, remplacé progressivement
par des contrats de projet et
l’externalisation, mais c’est la mesure de la
valeur qui devient elle-même problématique
(on parle de "crise de la mesure"). La
marchandise perd dès lors son statut de
valeur d’échange au profit d’une pure
valeur d’opportunité (ou de prestige, de
marque, ou de spéculation) souvent assez
éphémère et qui ne représente plus que de
très loin sa valeur de reproduction (sauf
quand elle est soldée peut-être).

"Dès que le travail, sous sa forme immédiate,
a cessé d’être la source principale de la
richesse, le temps de travail cesse et doit
cesser d’être sa mesure, et la valeur
d’échange cesse donc aussi d’être la mesure
de la valeur d’usage" (Marx, Grundrisse,
tome 2, p. 220-221).

Changer d’ère

Le capitalisme n’est pas seulement fragilisé
dans ses bases industrielles, la gratuité
numérique attaque directement les droits
de propriété intellectuelle, ses capacités
infinies de reproduction donnant un accès
immédiat à toutes les œuvres, accès dont
on ne pourra plus se passer désormais. De
quoi certes mettre en danger, elles s’en
plaignent assez, des industries culturelles
qui devront assurément se reconvertir. C’est
sur ce terrain que l’opposition de l’univers
du numérique est la plus frontale actuellement
avec la logique capitalistique, les
anciens médias, les majors de la musique
ou du cinéma. La question du téléchargement
divise les générations et déchaîne
des réactions liberticides à prétendre
s’opposer aux capacités techniques de
reproduction alors qu’elles sont inhérentes
au numérique et aux réseaux ! La fin du
modèle industriel, c’est bien la fin
annoncée du système de production capitaliste,
du salariat et de la marchandisation
de la culture ou du vivant. Certes, pour
l’instant, en l’absence d’un autre système
plus adapté à la production immatérielle,
cette contradiction des nouvelles forces
productives et des anciens rapports de
production se traduit plutôt par un stress
supplémentaire de plus en plus insupportable
et supporté douloureusement
pourtant par une part croissante des
salariés avec le développement de la
précarité et la régression des droits sociaux.
Pour l’instant l’ancien système essaie de se
maintenir par des lois intenables qui
courent après la technique en voulant
maintenir férocement des droits de
propriété obsolètes, au mépris des règles
de droit élémentaires. Voilà bien les contradictions
sur lesquelles on peut s’appuyer,
les forces productives qu’on peut mobiliser
pour construire le nouveau système de
production dont on a besoin.

Il ne faut pas s’y tromper, ni la crise, ni les
limites écologiques (ni nos bonnes intentions)
ne suffiront à dépasser le capitalisme
mais uniquement les technologies
numériques, désormais au cœur de la
production, ainsi que le travail immatériel
qui pousse à la réorientation de l’économie
vers le développement humain. Cela ne
veut pas dire que ça se fera tout seul, ni
forcément à notre avantage si on ne défend
pas vigoureusement nos droits, mais c’est
ce qui appelle et permet un nouveau
système de production avec de nouveaux
rapports de production. Admettre cette place centrale du numérique a donc une
importance cruciale dans la détermination
d’une stratégie pour une écologie-politique
à l’ère de l’information [2] tournée vers
l’avenir.

Si les technologies numériques n’étaient
pas soutenables [3] comme le prétendent
certains écologistes, cela n’impliquerait
nullement leur disparition bien sûr mais
les réserverait seulement à une élite ainsi
qu’à la production au moins. Cependant, il
semble plutôt que ces technologies se
généralisent à une vitesse inconnue
jusqu’alors, y compris dans les pays les
plus pauvres dépourvus d’infrastructures. Il
est d’autant plus urgent d’en réduire les
consommations (surtout pour les télévisions)
et de les rendre plus soutenables car
il est certain qu’on ne peut continuer sur la
pente actuelle et qu’on ne peut se fier au
marché pour tenir compte d’enjeux écologiques
qui se traduisent la plupart du
temps par une augmentation des coûts
(ainsi, on ne manque pas d’énergie, ce sont
les énergies fossiles, pétrole et charbon, qui
sont trop abondantes et dont les prix ont
été trop bas jusqu’ici, faisant obstacle aux
énergies renouvelables). Même si ce n’est
pas gagné d’avance, il n’y a rien là qui
semble hors de portée, d’autant que le
numérique est l’une des bases essentielles
de la conscience écologique et des régulations
globales. De plus la dématérialisation
peut apporter une contribution décisive à
une nécessaire décroissance matérielle
dans de nombreux domaines. Ainsi, on sait
que les réseaux numériques peuvent
faciliter la relocalisation par leurs capacités
décentralisatrices mises en œuvre depuis
longtemps dans les entreprises. Aucune
écologie de l’avenir ne pourra s’en passer,
ce qui implique de se soucier de leur soutenabilité,
de réduire le gâchis et de les
orienter vers les économies d’énergie
(énergie intelligente) mais il ne faudrait pas
se tromper d’écologie ni d’époque...

Faire système

On a évoqué la plupart des données d’un
dépassement du capitalisme à l’ère de
l’information, de l’écologie et du développement
humain : le nouveau système de
production relocalisé et dématérialisé devra
en premier lieu "faire système" et s’adapter
aux nouvelles forces productives, aux
nouvelles technologies aussi bien qu’aux
contraintes matérielles de la reproduction et
donc aux contraintes écologiques. Rien à
voir ici avec les approches morales ou
même purement politiques édictant des
lois et des normes, certes souvent nécessaires.
Il faut insister sur le fait qu’il nous
faut remonter aux causes et pas seulement
nous soucier des effets les plus voyants, ce
qui veut dire qu’il faut prendre la question
du côté de la production plus que de la
consommation, du côté du système plus
que de l’individu, de l’offre plus que de la
demande, de la qualité du travail plus que
de la quantité produite. Il faut s’en persuader,
la simple décroissance du gaspillage et
de la marchandisation ne peut changer la
logique productiviste du capitalisme, pas
plus que la réduction du temps de travail.
Sortir du productivisme, c’est d’abord sortir
de la société salariale dépendante de la
consommation et d’une production capitaliste
gouvernée par le profit.

Il ne suffit pas de le dire ni de prendre ses
désirs pour la réalité, rien ne se fera tout
seul, mais il est vital de ne pas se tromper
de contexte et de bien cerner les enjeux,
qu’on n’a pu qu’esquisser ici. Ces enjeux
contraignent déjà fortement une sortie du
capitalisme qui a déjà commencé mais sans
constituer encore une alternative, loin de là.
Il faut partir de ce qui est, du "mouvement
réel qui abolit l’état actuel des choses", des
expérimentations en cours, seulement il
faudrait arriver à les constituer en système
de production complet et opérationnel pour
devenir une véritable alternative. Aucune
initiative isolée ou mesure partielle ne peut
en tenir lieu.

André Gorz a été sans doute le premier à
donner une représentation cohérente d’un
nouveau système de production relocalisé
à l’ère de l’information, de l’écologie et du
développement humain, en rassemblant
dans Misères du présent, Richesse du
possible les différentes initiatives et propositions
où pouvaient s’apercevoir les
germes du futur. En fait, ces propositions
étaient déjà défendues depuis quelque
temps par Jacques Robin et la revue
Transversales, sans être assez reliées entre
elles pourtant et supplantées au début des
années 1990 par la réduction du temps de
travail, stratégie qui allait montrer toutes
ses limites avec la mise en place des 35h
aggravant la flexibilité salariale. Non
seulement André Gorz était l’un des
principaux théoriciens de la RTT mais il
était fermement opposé au revenu garanti
qui était pourtant une revendication
montante dans les mouvements sociaux
malgré son caractère apparemment si
utopique. La catégorie de "tiers secteur"
était aussi ambigüe et les "monnaies
plurielles" un peu trop floues. En rassemblant
et en spécifiant ces dispositifs (revenu
garanti, monnaie locale, coopératives de
travailleurs autonomes), c’est donc un
grand pas qu’André Gorz a permis de faire,
non pas tellement pour la crédibilité de
l’alternative (ces mesures semblant encore
trop exotiques et minuscules face à
l’immensité de la tâche) mais bien pour sa
réussite effective par la constitution d’une
nouvelle articulation entre production,
distribution, échanges. Je n’ai guère fait
plus que de combiner [4] ces dispositifs
avec le municipalisme libertaire de
Bookchin, ce qui n’est pas un détail
d’ancrer la relocalisation dans la démocratie
municipale. Le plus difficile à admettre reste
qu’il n’y ait que des alternatives locales à
la globalisation marchande [5]. Pourtant,
par définition, il ne peut y avoir de relocalisation
qu’au niveau local, et donc on peut
s’y mettre sans attendre, même si cela n’a
de sens bien sûr qu’à s’intégrer dans des
circuits alternatifs et une perspective altermondialiste.

Impossible de décrire [6] en détail cet
après-capitalisme qui réfute les solutions
trop simples comme l’étatisation de l’économie
ou la propriété collective des moyens
de production laissant inchangés les
rapports de production et le productivisme
du système. Répétons-le, aucune des
mesures isolées n’est déterminante en elle-même
mais seulement leurs combinaisons.
C’est en effet à tous les niveaux qu’il faut
tirer parti des potentialités du numérique,
privilégier les circuits courts et changer les
règles du jeu aussi bien dans les échanges
internationaux (commerce équitable, circuits
alternatifs), dans les systèmes nationaux
de redistribution comme dans la vie locale.
Il s’agit bien de changer le monde dans sa
totalité et de construire un nouveau
système de production mais contrairement
aux utopies totalitaires, il ne peut être
question d’abolir la pluralité des systèmes
et des modes de vie. Il faut se battre contre
les politiques autoritaires, et toutes sortes
de fascismes verts, afin de défendre notre
autonomie et continuer la lutte pour notre
émancipation. On se situe bien dans une
économie plurielle et libre, où le capitalisme
ne disparaitra donc pas plus que
l’industrie mais devrait employer de moins
en moins de salariés dans une production
de plus en plus automatisée et relocalisée.

Il s’agit de sortir le maximum de travailleurs
de la dépendance d’une production dirigée
uniquement par le profit ainsi que d’un
travail aliéné (sans prétendre abolir toute
aliénation). Plutôt que devenir tous
fonctionnaires (il en faut), il s’agit de
donner à tous les moyens de l’autonomie
et de choisir sa vie (y compris d’une vie
plus naturelle), remplaçant une bonne part
des loisirs marchands par une activité
valorisante, ce qui devrait modifier radicalement
les consommations en retour, sans
"effets rebonds" cette fois contrairement aux stratégies de réduction des consommations.
Il s’agit de sortir du salariat au
profit du travail autonome, du travail
immatériel, du travail choisi, ce qui ne
signifie pas seulement favoriser la créativité
numérique mais tout autant les services de
proximité, les activités artistiques, et même
de redonner vie à l’artisanat et à la petite
agriculture vivrière. Pour cela on a besoin à
la fois d’un revenu garanti, qui permet le
travail autonome, de coopératives municipales
pour exercer son activité et s’associer
à d’autres travailleurs autonomes, de
monnaies locales enfin pour assurer plus de
débouchés à la production locale sans se
fermer à l’extérieur.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que
toutes ces notions ne sont ni familières ni
crédibles, à mille lieux des représentations
ordinaires et même inacceptables idéologiquement
pour la plupart, ce qui n’empêche
pas qu’elles insistent et s’imposent
matériellement un peu partout dans le
monde. En tout cas, des nouveaux rapports
de production qui font système et soient
adaptés à l’ère du numérique sont bien la
condition d’une économie relocalisée moins
productiviste. C’est le cadre dans lequel on
doit penser notre avenir. Ce n’est pas dire
que cela suffirait à régler tous les
problèmes ! De nombreuses mesures sont
à prendre pour réguler le capitalisme,
rendre l’agriculture plus soutenable et les
villes plus vivables mais, sans tomber dans
l’utopie technologique, il ne faudrait pas se
tromper d’époque ni d’objectif. Ainsi, que
ça plaise ou non, il faudra bien utiliser les
potentialités du télétravail, des téléconférences,
du téléachat et même des
imprimantes 3D (ou peut-être de futurs
digital personal fabricator [7]) qui non
seulement peuvent stimuler la créativité
personnelle mais surtout faciliter
l’obtention de pièces détachées pour les
réparations, ou tout autre petit objet, en
éliminant le transport matériel. Ce n’est
certes pas ce qui nous sauvera, seulement
une petite partie de la solution, mais il
faudra bien s’y faire (comme de manger
moins de viande rouge) et sans devoir y
forcer personne !

On ne peut négliger aucun des instruments
en notre possession mais ce sur quoi il
faut insister, c’est sur la nécessité d’une
pensée systémique et d’une cohérence
d’ensemble. Nous avons besoin d’un
pensée globale prenant en compte toutes
les dimensions de notre vie. Notre capacité
à faire un diagnostic juste et d’apporter
les bonnes réponses sera plus cruciale que
nos bonnes intentions. S’il faut se battre
pour une écologie émancipatrice, la marge
de manoeuvre est en effet très faible, même
si elle existe toujours, entre contraintes
techniques, écologiques et systémiques. En
tout cas, ces modestes instruments
pourraient s’avérer assez vite fort utiles si
le système monétaire s’effondrait mais, la
bonne nouvelle, c’est que le caractère
municipal des bases de ce nouveau
système de production permet d’en expérimenter
immédiatement les avantages, ici et
maintenant, pour peu que les conditions
locales s’y prêtent.


[4http://jeanzin.fr/index.php?post/2006/10/18/68-
revenu-garanti-cooperatives-municipales-et-monnaies-l
ocales

[7Cf. l’encart "Autoproduction et numérique" dans ce
numéro p.32-35