La sortie du capitalisme a bien commencé

vendredi 20 novembre 2009
par  Yann Moulier-Boutang
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« La question de la sortie du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. Elle se pose
en des termes et avec une urgence d’une radicale nouveauté. Par son développement même,
le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe qu’il est incapable de dépasser et
qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales
 : le travail, la valeur, le capital. »

André Gorz, "Le travail dans la sortie du capitalisme"
alias "La sortie du capitalisme à déjà commencé", EcoRev’, 28 (novembre 2007)

Beaucoup ont vu dans la crise ouverte par
les "subprimes", enfin la bonne crise, celle
qui nous permettrait de nous débarrasser
de lui (ou hélas trop souvent du seul
marché, comme si le capitalisme financier
se limitait au marché). Allons-nous vers
l’écroulement d’un système sans avenir ?
Beaucoup se sont remis à l’espérer. Je ne
suis pas sûr que ce soit le bon scénario. La
crise écologique majeure ne se produit,
heureusement pas de façon concomitante
avec la phase de "dégénérescence sénile"
du capitalisme. Sinon la guerre et le chaos
seraient aussi certains que la guerre de
Troie. En fait, la grande transformation
écologique s’opère alors que le capitalisme
est lui-même engagé dans une grande
transformation pour se survivre. Ce
mouvement amorcé depuis 1975 qui a pour
moment charnière la révolution numérique
(1985, les ordinateurs personnels et leur
diffusion massive, 1995 la généralisation
de l’Internet), je l’ai nommé capitalisme
cognitif
. Il possède un côté libérateur,
émancipateur vis-à-vis du modèle capitaliste
précédent, de la même façon que le
capitalisme industriel nous avait libéré du
capitalisme esclavagiste mercantiliste
même si cela prit un siècle de 1791 (Saint-
Domingue) à 1889 (abolition de l’esclavage
au Brésil et à Cuba).

J’ai donc tendance à dire : voilà que surgit
la tendance "communisante" du capital,
présente dans le capitalisme cognitif. Elle
est au fond le fossoyeur du capitalisme
industriel et exprime la possibilité d’un
monde où le salariat n’est plus une
contrainte, et où l’appropriation privative de
la richesse n’est plus non plus l’alpha et
l’oméga de la vie économique et sociale.
Aussi, et c’est le plus important, ce même
capitalisme y compris dans ses manifestations
les plus caricaturales comme la
finance de marché dessine des pistes de
sortie du capitalisme, en raison de l’acuité
des contradictions qu’il a reproduites à
l’échelle globale, dont la plus importante
nous est fournie par caractère public des
connaissances et les difficultés de plier à la
norme marchande le domaine des connaissances,
des affects, du soin (care).

Le capitalisme est en mue. Cet état de
fragilité (qui n’a rien à voir avec de la
sénilité) est encore très peu perçue dans
son coeur stratégique. Pour la plupart des
financiers et pour le patronat de l’industrie
matérielle, l’activité de l’immatériel est
fumeuse. Google, Wikipedia, l’économie de
contribution du peer to peer, le crowd
sourcing sont à la rigueur une occasion de
plus de faire de l’argent, même si nombre
d’entre eux n’arrivent pas à comprendre
comment on peut faire durablement du
business avec des produits gratuits (voir
Monsieur Balmer de Microsoft présentant
récemment son nouveau téléphone intelligent).
Ils n’aperçoivent pas du tout l’autre
mode de production qui s’y trouve contenu
(division du travail, contenu éthique de
l’économie de contribution). En ce sens, le
capitalisme cognitif porte bien en lui une
clôture du capitalisme. C’est je crois cette
certitude qui porte le dernier livre théorique
d’André Gorz, L’immatériel. Connaissance,
valeur et capital. Certes, Marx en disait
autant du vieux capitalisme qui est son
propre fossoyeur sans que cela ait eu
exactement le résultat attendu ! Alors quel
est l’élément qui explique cette certitude
d’André Gorz que la sortie du capitalisme a
déjà commencé ?

Je crois que c’est la conjonction de cette
mue cognitive du capitalisme, son tournant
immatériel avec la crise écologique. André
Gorz avait très longuement réfléchi à la
crise écologique. Il l’avait vu venir, comme
Félix Guattari. Sa rencontre avec l’économie
de l’immatériel et les nouvelles subjectivités
des développeurs du libre lui a fourni
la deuxième clé de déverrouillage.

Je n’en avais pas encore pris complètement
conscience, au milieu des années 2000,
époque marquée par une forte croissance et
alors que l’urgence était selon moi que le
capitalisme cognitif supplante la logique
du capitalisme industriel. Les derniers
développements d’une puissante crise
financière, nourrie par la vieille contradiction
du capitalisme émergent (absence
de compromis stabilisateur), et sur laquelle
vient se greffer sur une crise écologique
beaucoup plus profonde encore, font
réapparaître à l’horizon quelque chose qui
avait totalement disparu depuis la
transition stalinienne à une forme d’industrialisation
dégénérée ou de la transition
chinoise au capitalisme de marché sous la
conduite d’un parti encore communiste : la
possibilité d’une bifurcation historique
surgissant au sein du capitalisme.

En ce sens, la situation est incroyablement
marxienne, et pas marxiste. Une situation
pour un Marx qui aurait saisi que la crise
écologique représente l’occasion historique
d’une transformation abolissant l’état de
chose présent (son intuition rageuse du
communisme dans sa jeunesse, bien plus
intéressante que les laborieux compromis
avec le socialisme allemand d’après 1871
qui le mettait toujours autant en rage du
reste, voir la critique du programme de
Gotha).

Car cette possible bifurcation rend de
nouveau imaginable une transformation
sociale radicale - qu’elle prenne la forme
d’un nouveau New Deal appuyé sur une
mobilisation américaine, ou bien celle d’un
processus beaucoup plus chaotique qui
passe autant par la Chine, l’Amérique Latine
que l’Europe. Si l’on se borne à remarquer
l’incessante bataille autour des nouvelles
clôtures (enclosures) nous sommes déjà
avec le capitalisme cognitif, passé dans le
domaine de la pollinisation globale de
l’activité humaine et plus simplement dans
l’out-put de la production marchande. Sur
ce terrain-là, le capitalisme cognitif dans sa
frénésie de découverte d’un nouveau
continent de valorisation, d’une nouvelle
Californie a déjà fait le lit de la rationalité
écologique.

C’était avant la crise – André Gorz est mort
très peu de temps avant. Une crise
tellement systémique, tellement globale
que la sortie du capitalisme remontre le
bout de son nez. Pendant le plus fort de la
crise financière quelques jours après l’effondrement de Lehman Brothers, le 20
septembre Ben Bernanke, gouverneur de la
Banque Centrale des États-Unis annonçait :
"faute d’action immédiate, il n’y aura plus
d’économie mondiale dans moins de cinq
jours". Un peu plus tard, The Guardian
titrait : "Quel est l’avenir du capitalisme ?
Peut-il survivre ?" On entend des gens
appeler à "sauver le capitalisme", et
d’autres envisager "d’abolir le capitalisme"
purement et simplement. Donc ce qui
relevait totalement hier du domaine de
l’utopie lointaine, surgit maintenant comme
un possible immédiat. Un possible qui n’a
plus rien à faire avec le socialisme, mort
bien avant le parti du même nom. La
question n’est pas d’écrire comme l’a fait
Bernard-Henri Lévy qu’il est mort mais
d’explorer quel est le nouveau contenu de
l’espérance de transformation et de
libération humaine, autre que l’antifascisme,
l’antiracisme et l’antitotalitarisme
pris pour seule boussole, car, paix aux
années 1970, cette sainte trinité là, nous
pouvons la laisser derrière nous, tout
comme la République et la Nation, le socialisme,
l’utopisme magnifique de Fourier,
sans pour autant leur cracher dessus.
Simplement ces idées qui furent belles ne
nous sont d’aucune utilité dorénavant dans
la recherche de l’innovation politique sauf
à ce que la pensée de gauche aboutisse à
une simple nostalgie littéraire.

La grande transformation écologique est
notre révolution immédiate et notre longue
marche. Pas besoin de transition. Les transformations
sociales en découlent non pas
parce que l’état d’équilibre retrouvé de
l’oikoumène (biosphère) nous conduirait
au terme d’un parcours à plus de justice et
d’égalité, mais parce que nous avons
besoin de davantage d’égalité pour nous
mobiliser dans cette longue révolution,
dans cette libération. Davantage d’égalité
pour permettre davantage de démocratie
collective. Davantage de démocratie
collective pour libérer l’intelligence et
l’invention de nouvelles règles.

Nous ne sommes pas en transition. En
revanche il dépend de nous que la
transition actuelle du capitalisme industriel
au capitalisme cognitif, surdéterminée par
la grande transformation écologique,
produise une bifurcation dans sa trajectoire
qui transforme cette sortie déjà commencée
en libération.

Je finirai sur un exemple : la Cour Suprême
brésilienne vient de prendre une décision
capitale dans l’affaire des Indiens
d’Amazonie de la réserve Raposa Serra do
Sol dans le territoire de Roraïma. Face aux
appétits de forage pétrolier de la puissante
Pétrobras, des colons producteurs de soja
transgénique ou de riz, des forestiers, de la
pression sociale des sans-terre, de celle
des gros éleveurs (le Brésil a déjà le
troupeau de bovidés le plus important de
la planète), des militaires qui veulent
pouvoir faire des routes à la frontière,
comment gérer le dernier poumon vert de
la planète et éviter la catastrophe
Indonésienne ? Les 19 000 Indiens à qui
étaient théoriquement dévolu un territoire
de 17 000 km2 voyaient, processus
classique, leur réserve mitée par des défrichements
légaux ou illégaux. Dans leur
recours devant la Cour Suprême brésilienne,
ils ont réclamé d’être maîtres chez eux et de
contrôler sans appel l’usage de la forêt et
des ressources qu’elle contient sur un territoire
continu. Ils ont fait valoir que cela fait
10 000 ans environ qu’ils occupent
l’Amazonie et qu’ils se sont montrés
capable de préserver la forêt bien mieux
que les divers "metteurs" en valeur qui se
sont succédés depuis 1500 et qui, après
avoir détruit la Mata Atlàntica (la forêt
tropicale qui couvrait la montagne du bord
de mer de l’État de São Paulo, de Rio et de
l’État d’Espírito Santo [1]), sont en train
de détruire l’Amazonie. Le 19 mars 2009, ils
ont gagné. La Cour a donné aux occupants
illégaux du Territoire Indien jusqu’au 30
avril pour l’évacuer et en particulier les 15
000 hectares de culture de riz. Il s’agit
d’une décision qui fera jurisprudence au Brésil où plus de 122 réserves indiennes
affrontent de semblables problèmes. Elle
rejoint d’autre part celles prises par
diverses Cours suprêmes en Australie, en
Nouvelle Zélande, au Canada, aux États-
Unis qui invalident le principe européen
qui a servi de base à la législation prédatrice
des États coloniaux, celui de la Terra
nullius : la terre ne serait à personne, signifiant
que les occupants premiers
(populations aborigènes) ne connaitraient
pas le droit de propriété. En fait, ces
populations connaissaient fort bien des
règles d’usage collectif des terres utilisées
dans un système de culture beaucoup plus
complexe que l’agriculture européenne (et
convenant beaucoup mieux aux sols et aux
ressources renouvelables).

Cette question de la redéfinition des droits
de propriété est un peu moins frustre et
tendancieuse que la législation d’origine
européenne qui traite la propriété publique
ou collective comme une forme imparfaite,
non achevée de la propriété qui ne serait
seulement complète que lorsqu’elle serait
privée (axiome de la théorie des droits de
propriété en économie formulée par
Demsetz en 1965).

Et comme une bonne nouvelle n’arrive
jamais seule, la décision du jury du prix en
l’honneur d’Alfred Nobel en sciences économiques,
d’honorer Elinor Orstrom (avec
Oliver Williamson), va exactement dans ce
sens. Cette dernière a montré que dans la
gestion des ressources halieutiques les
communautés font beaucoup mieux que
les règles classiques du marché.
André Gorz n’est plus là
pour commenter ce
tournant de l’économie
politique. Nul doute qu’il
y aurait vu une balise de
plus nous indiquant que
la sortie de ce que nous
avons appelé le capitalisme
a bien commencé.


[1Un chercheur américain a
calculé que pour produire 10
millions de tonnes de café, les
barons du café brésilien
avaient détruit de façon irrémédiable
350 millions de tonnes
de bois de la forêts atlantique
(qui était brulé pour servir
d’engrais).