Quelques principes d’organisation pour une gouvernance bioéconomique

vendredi 20 novembre 2009
par  René Passet
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"Quel chemin nous avons fait l’un vers l’autre", écrivait il y a peu André Gorz à René Passet.
La question du vivant était l’un de leurs lieux de convergence. René Passet dédie ici ces quelques
réflexions en témoignage de son admiration et de son respect pour André Gorz.

L’orthodoxie néolibérale régnante depuis les
années 1980 vient de trébucher sur la crise des
"subprimes", née de ses contradictions internes.
Mais, comme l’écrit Thomas Kuhn, un paradigme
ne disparaît qu’à partir du moment où un autre
est prêt à prendre sa place. Rien ne pointant à
l’horizon, il est urgent de réfléchir aux principes
qui devraient régir un système viable pour
l’avenir.

Les controverses opposant inlassablement les
tenants des grandes écoles (néoclassique,
keynésienne ou néolibérale), cantonnées dans
les limites strictes de la sphère strictement
économique, me paraissent se situer en deçà des
vrais enjeux. Je voudrais plaider la cause d’un
paradigme bioéconomique et en dégager
quelques principes d’organisation et de gouvernance.

La bioéconomie pourquoi ? Il y a deux raisons à
cela : l’une factuelle, l’autre théorique.

La première tient au fait que l’on ne peut plus
ruser avec la véritable dimension de l’économie.
Celle-ci disait, au siècle dernier, le sociologue
Wilhelm Röpke se résume en l’art de faire une
valise. Le volume du bagage symbolise la
limitation des moyens dont on dispose pour
effectuer les choix les plus judicieux visant à
optimiser le flux des satisfactions que l’on pourra
en tirer. Tout se joue dans la composition de la
valise. Aujourd’hui, cette image n’est plus
suffisante. Les prélèvements et les rejets des
sociétés humaines sur leur milieu, ont pris de
telles dimensions qu’ils menacent les fonctions
assurant le bon fonctionnement de la biosphère.
La nature a cessé d’être ce "bien libre" que l’on
avait pris l’habitude d’évacuer du calcul
économique. On ne peut plus éluder la question
de l’insertion des activités économiques dans les
mécanismes régulateurs des écosystèmes. Par
bioéconomie, j’entends donc un système dans
lequel le respect des lois de reproduction de la
nature délimite le champ légitime de l’optimisation
économique. C’est-à-dire, très exactement
le contraire de ce qu’entendent les néo-libéraux
contemporains comme Gary Becker pour lesquels
c‘est la gestion de la nature qui doit se plier aux
lois de l’économie.

L’argument théorique tient à la fonction de tout
système économique. À quoi servirait-il, sinon à
définir un mode d’organisation et des politiques
de régulation susceptibles d’orienter le comportement et l’évolution de l’économie
réelle ? Nous rencontrons ici la "loi de variété
requise" du cybernéticien britannique Ashby,
selon laquelle un système ne peut en contrôler
un autre que s’il se situe à un niveau de variété
(nombre de composantes différentes) au moins
égal à celui de ce dernier. Nous en tirons un
principe de "complexité requise" faisant intervenir,
à côté de la variété, la relation sans laquelle
il ne saurait y avoir de système : le cerveau
humain ne serait pas un système sans le million
de milliards d’interconnexions établies entre ses
neurones. Ne pas se hisser au niveau de
complexité du réel signifie qu’on laisse échapper
une partie des phénomènes participant à sa
régulation. Or, le paradigme de l’avenir devra
intégrer - afin de les respecter - les lois de reproduction
de la biosphère, dans laquelle se
déploient les activités économiques.

Nous interrogerons le vivant. Mais au-delà de
celui-ci, c’est la logique des systèmes complexes
qui nous répondra. Ces réponses concernent
donc également les sociétés humaines. D’autant
qu’il s’agit de la recherche de principes et non
d’une transposition de modèles. Henri Laborit
disait : "Un organisme est constitué de structures
possédant une finalité fonctionnelle qui, par
niveaux d’organisation, concourent à la finalité
de l’ensemble, finalité qui paraît être ce que l’on
peut appeler la survie de cet organisme et qui
résulte du maintien de sa structure complexe,
dans un milieu qui l’est moins. […] Cette notion
nous amène à considérer que la finalité de chaque
élément, de chaque sous-ensemble ou partie d’un
organisme vivant, concourt à la finalité de cet
organisme, mais qu’en rétroaction le maintien de
sa structure d’ensemble, finalité de cet organisme,
assure la finalité de chacun de ces éléments, et
donc le maintien de sa structure." [1]

Tout y est : l’affirmation de l’existence d’une
pluralité de niveaux d’organisation (ayant chacun
ses propres finalités et fonctions) à l’intérieur
d’un système ; la désignation d’un principe
d’arbitrage entre les finalités de ces différents
niveaux ; un principe d’économicité et de
contrainte minimale impliquant la coopération de
tous au maintien de l’existence du Tout en tant
que tel, et de chacun considéré individuellement.

Un principe de diversité : la cohabitation de plusieurs logiques et niveaux d’organisation

Des atomes et molécules constituant la cellule,
au cosmos tout entier, une infinité de systèmes
s’intègrent en un Tout cohérent. Par rapport à
l’ensemble, chacun constitue ce que l’on appelle
un niveau d’organisation. Mais à la différence de
l’horloge (où les mêmes lois de la mécanique se
retrouvent à tous les échelons), le passage d’un
niveau à l’autre s’accompagne de changements
qualitatifs à l’occasion desquels émergent une
nouvelle logique et de nouvelles propriétés.
Ainsi, de la molécule à la cellule s’accomplit le
saut phénoménal que constitue l’apparition de
la vie ; la formation du cerveau s’accompagne de
l’émergence non moins considérable de la
pensée.

L’émergence de propriétés absentes des niveaux
inférieurs interdit de réduire le tout à la somme
de ses composantes. Chaque niveau d’organisation
résulte de la conjonction des fonctions de
niveaux dits "inférieurs" et, associé à d’autres,
contribue à la production de niveaux dits
"supérieurs". Il n’y a, dans ces qualificatifs
d’inférieur ou supérieur, aucune connotation
qualitative ou hiérarchique. Nous sommes au
contraire dans le domaine de l’organisation en
réseaux. Chaque niveau possède ses finalités
propres et contribue, en relation avec les autres,
au bon fonctionnement du Tout. Tous sont
également indispensables : c’est par la
disparition des oiseaux que, dans son livre
Printemps Silencieux, Rachel Carson annonçait
les menaces pesant sur la Planète.

C’est d’abord cette diversité que doit respecter
l’économie. Lorsqu’elle lui substitue sa propre
finalité d’optimisation du profit, elle détruit les écosystèmes et toutes les formes de vie - y
compris humaine qui les peuplaient.

L’application de ce premier principe nous conduit
à soutenir la nécessité d’une économie plurielle,
reposant sur les différents types de fonctions
assumées au sein de la nation. De l’individu à
celle-ci et à la collectivité internationale, le
monde économique est formé de niveaux
d’organisation relevant de finalités et assumant
des fonctions différentes : la logique qui préside,
par exemple, à la construction d’un équipement
collectif comme un hôpital, un établissement
scolaire ou une voie de communication n’a rien
à voir avec celle des intérêts individuels :
pensons aux chemins de fer qui, en fonctionnant
d’abord à perte, ont stimulé la création
d’activités représentant une gigantesque croissance
des produits nationaux.

Sans entrer dans le détail, on distinguera :

- des activités dont les effets concernent
essentiellement les agents individuels qui les
assument, (consommateurs, commerçants,
artisans, activités à faibles effets externes…), ne
sont pas de nature à remettre en cause les
finalités de niveaux supérieurs, et que l’on n’a
aucune raison de ne pas confier à l’initiative
privée ;

- d’autres qui, par nature (biens collectifs,
santé, culture, éducation, sécurité…), ou par
l’importance des effets qu’elles comportent pour
l’ensemble de la collectivité (finance, banque,
fabrication et vente d’armements, nanotechnologies…),
relèvent de l’utilité sociale et doivent
être assumées ou étroitement contrôlées par
l’autorité publique ;

- celles enfin qui concernent l’intérêt général,
mais sont organisées de telle façon qu’elles ne
menacent en rien le jeu de la fonction d’utilité
collective ; il s’agit d’activités d’économie
sociale, solidaire ou associative, pouvant fort
bien conjuguer l’intérêt général et l’initiative
privée.

Cette approche débouche sur une économie
plurielle appelant coordination.

Un principe d’arbitrage : la prééminence de la finalité fonctionnelle de la reproduction du Tout sur celle des parties

La fable de La Fontaine - inspirée d’Esope -
nous dit ce qu’il advient lorsque les membres
entendent chacun n’agir - à l’encontre de
l’estomac - que dans son intérêt propre : "ce leur
fut une erreur dont ils se repentirent". Si, de la
cellule à l’individu et à la biosphère, les finalités
de tous les sous-systèmes s’articulent de façon
cohérente, c’est que, sauf pathologie, leurs
conduites possibles se limitent à celles-là seules
qui n’entravent pas le jeu des fonctions de
niveaux supérieurs auxquelles elles participent.
Que les régulations issues de la logique
marchande compromettent celles du milieu
naturel et l’effondrement de ce dernier entraînera
fatalement celui du sous-système économique
lui-même. Les normes de reproduction de
l’espèce humaine et du milieu naturel constituent
donc autant de contraintes à l’intérieur
desquelles doit se maintenir le champ de l’optimisation.

Au plan socioéconomique, cela implique le
primat de l’utilité sociale sur les intérêts
individuels. D’une part, pour des raisons
identiques à celles des systèmes vivants,
(émergence de propriétés nouvelles lorsqu’on
s’élève dans les niveaux d’organisation), le Tout
social est plus que la somme des individus qui
le composent. D’autre part, le célèbre "paradoxe
de Condorcet" montre que les préférences
individuelles ne déterminent pas nécessairement
le choix social : si les préférences de trois
individus sont respectivement a>b>c ; b>c>a et c>
a>b, on voit bien qu’il y a deux individus contre
un pour préférer "a" à "b" puis "b" à "c" et
cependant "c" à "a".

L’utilité sociale d’une collectivité ne saurait donc
être valablement définie à partir d’un de ses
sous-systèmes : on retrouve ici la loi de Ashby.
Il faut faire appel à des valeurs transcendant le
seul jeu des intérêts individuels. Le primat de
l’utilité sociale implique la supériorité du
politique (qui relève des finalités et exprime le
consensus social découlant de la concertation
des citoyens), sur l’économique qui relève
seulement du niveau des moyens. Au-delà des
préférences individuelles, il faut s’accorder sur
des valeurs communes.

Un principe d’économicité : un vaste système bouclé d’interdépendances auquel participent toutes les composantes

La primauté du Tout, si elle n’était pas contrebalancée
"constituerait le fondement d’un État
totalitaire dans lequel l’individu apparaîtrait
comme une cellule insignifiante dans un
organisme, un travailleur sans importance dans
une ruche" déclare le père de la théorie des
systèmes Von Bertalanffy, Cela est vrai, même
dans le cas où le pouvoir représente le choix de
la majorité, car les majorités dont rien ne limite
les pouvoirs peuvent fort bien déboucher sur
l’oppression des minorités. Dans les systèmes
complexes autoreproducteurs, deux phénomènes
viennent contrebalancer ce risque.

Tout d’abord, on voit dans la citation empruntée
à Laborit que les parties contribuent à la reproduction
et au fonctionnement du Tout, autant
que celui-ci contribue à la reproduction et au
fonctionnement des parties. Par ce bouclage des
régulations du haut vers le bas et du bas vers
le haut, le Tout n’est pas un sommet d’où
descendraient des ordres, mais le système tout
entier constitué par l’ensemble de ses
composantes.

En outre, la répartition du pouvoir de décision
s‘effectue selon un principe que l’on qualifiera de
"contrainte minimale". Centralisation et décentralisation
ne sont pas antagonistes mais
complémentaires. La décentralisation d’un
système (nation ou entreprise) n’est possible,
sans désarticulation, que dans la mesure où le
centre maîtrise l’information et le pouvoir
d’impulsion indispensables à la marche
cohérente de l’ensemble. Et, réciproquement, la
centralisation qui se poursuit sans décongestion
du centre vers la périphérie, s’achemine vers les
limites de lourdeur et d’inefficacité, au terme
desquelles se profile l’effondrement du système.
Le principe semble être que toute décision
devrait être prise "au" et "par le" niveau
d’organisation où elle développe ses conséquences
 ; "plus" ou "moins" sont également
néfastes. Dans les systèmes autoreproducteurs,
chaque niveau d’organisation reçoit - et envoie -
très exactement toute et seulement la quantité
d’information nécessaire à la bonne marche du
système. La contrainte déployée à chacun de ces
niveaux, correspond donc toujours au strict
minimum indispensable.

Ce principe devrait inspirer la répartition des
responsabilités entre les nations, les groupements
de nations et la communauté mondiale.
Pour nous en tenir à cette dernière, devraient
relever de sa compétence tous les problèmes -
de plus en plus nombreux - ne pouvant être
résolus qu’à ce niveau : le contrôle et la maîtrise
des pouvoirs financiers mondiaux qui imposent
leur loi par-dessus le pouvoir des nations ; les
atteintes globales à la biosphère ; l’aide au
développement des peuples les moins avancés ;
la sécurité mondiale, etc. Ajoutons qu’un même
problème peut concerner plusieurs niveaux selon
la portée des effets qu’il est de nature à
engendrer ; ainsi, en matière d’environnement :
les phénomènes globaux (effet de serre,
problèmes de l’eau, réduction de la biodiversité,
pandémies…) engagent la concertation internationale
 ; la définition des normes de qualité des
éléments et des milieux dans une nation relève
de l’autorité gouvernementale, et les normes
d’émission permettant de les respecter ne
peuvent - étant donné la grande variété de
conditions locales - dépendre que des autorités
régionales ou locales.

Il ne s’agit donc pas d’empiler des strates de
supranationalité les unes sur les autres en
éloignant chaque fois davantage le pouvoir
politique des citoyens. Nous sommes plus près
du fédéralisme que d’une sorte de jacobinisme
mondial. La communauté locale, la nation
existent. Elles sont les fruits de l’histoire. Elles
doivent continuer à être des lieux de vie et de
décision. Mais aujourd’hui, les moyens de
communication font du monde un espace où
tout se vit en temps réel. Des problèmes vitaux
se posent au niveau de la communauté internationale.
Il convient de créer les structures et les
fonctions permettant de les gérer conjointement
dans la solidarité.


[1Henri Laborit. La Nouvelle Grille, Robert Laffont 1974.