Transformation/révolution/transition revisitées au tranchant de l’écologie politique

vendredi 20 novembre 2009
par  Yann Moulier-Boutang
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Nous avons pris l’habitude de penser la
révolution comme un mouvement bref,
violent, éphémère, avec son mouvement de
balancier, d’abord vers la gauche extrême,
puis retournant vers la droite pour se stabiliser
(comme par exemple les révolutions
anglaises, françaises, russe et chinoise). Tout
le problème pour les uns étant d’arrêter le
mouvement du pendule, pour les autres de le
relancer. Ces mouvements constitueraient les
réajustements nécessaires pour changer
d’ordre ou de régime. Ceux qui n’aimaient
pas le désordre de la révolution (les modérés,
les indépendants de Cromwell, les girondins
de 1792, les républicains opportunistes de la
iii° république, les mencheviks) ont souligné
rapidement que ces à-coups n’étaient pas
forcément un gage de transformation positive
et que le progrès étant affaire de patience et
de durée, les réformes plus modestes mais
plus tenaces obtiendraient mieux et à un coût
moindre. L’opposition entre révolutionnaires
et réformistes a ainsi structuré le champ
politique pour longtemps.

La révolution communiste, celle qui hantait
l’Europe de 1848, explosa dans la commune
de paris pour réapparaître de façon quasi
miraculeuse dans l’insurrection bolchevique
sur fond de l’épuisement de la grande
guerre et de l’usure prématurée des sociaux révolutionnaires,
mais déboucha sur la guerre
civile. Comme la transformation d’un pays
totalement agraire s’avéra bien plus difficile
que prévu, le mythe stalinien de la transition
vers le communisme et du socialisme, puis de
la route vers le socialisme seulement, devint
omniprésent et omnipotent. Ce mythe de la
transition contamina aussi les pays de
l’Europe de l’ouest qui repoussèrent le
communisme aux calendes grecques puis
finirent par faire jouer au socialisme le rôle
d’un jugement réfléchissant mais pas d’une
jugement déterminant pour parler comme
Kant (d’une idée, d’un horizon et non d’un
programme concret). Après l’abandon du
programme d’abolition du salariat prévu
dans la charte d’Amiens du côté syndical
en France et celui de la propriété privée à
Bad Godesberg en Allemagne en 1959, le
socialisme occidental social-démocrate
adopta l’idée du pouvoir autorégulateur du
marché avec T. Blair et A. Giddens. De sorte
que l’écroulement du "socialisme réel" en
1989-90 qui montrait que la transition n’avait
été peut-être qu’une vilaine ruse de la raison
du capitalisme industriel, loin de libérer les
"réformismes" de "l’hypothèque communiste"
entraina une crise sans fin du "socialisme de
la chaire" dans la vieille citadelle
européenne. Dans les autres pays du monde,
en particulier ceux qui avaient été en butte au
colonialisme et qui s’en étaient libérés, jamais
la greffe de ce socialisme ne prit directement.

Pourquoi ce long préambule ? Parce que les
deux séquences révolution et transition ont été
disqualifiées en même temps et que la transformation
promise a surtout été la
transformation et la révolution incessante du
capitalisme, au point de sembler clore l’histoire
du mouvement ouvrier, c’est-à-dire d’un
rôle privilégié assigné à la classe ouvrière et
au salariat. Et pourtant la question de la
transformation sociale se repose aujourd’hui
d’une façon radicale avec la question écologique,
au moment où elle semble le plus mal
en point et suscite des ricanements. Le marché
ne serait-il pas le seul moyen concevable de
sortir de la pauvreté comme distribuer des
dividendes dans une gigantesque société par
action, ne serait-elle pas la juste rémunération
des parts des droits de la propriété
privée ?

Le fardeau écologique est très important :
1% de piB d’investissement au minimum dans
les trente ans à venir si nous voulons éviter le
pire du réchauffement climatique selon le
rapport stern, et pour ne rien dire des
ressources qu’il faudra libérer pour lutter
contre l’érosion des sols, le dégel de sols
libérant la pollution de l’exploitation pétrolière.
ne vient-il pas s’ajouter en ces temps de
vaches maigres à l’effarant fossé social de
l’inégalité qui lui-même réclamera pour être
comblé des ressources considérables ?

Nous connaissons le grand argument du
réformisme qui au nom du "un tiens vaut
mieux que deux tu l’auras" est parvenu et
parvient toujours à repousser des mesures
radicales donc à différer la révolution sociale.
globalement, il est parvenu dans la mesure
même où les mesures radicales n’ont pas
tenu leurs promesses ou l’ont fait au détriment
de choses jugées plus importantes comme la
liberté. Quel est cet argument ? C’est qu’il convient d’augmenter les parts du gâteau
disponible pour pouvoir lever les résistances
à un partage. Dans le jargon des économistes,
il vaut mieux améliorer même
inégalement la situation de tous que d’améliorer
le plus possible celle des pauvres fût-ce
au détriment de celle des riches. Ce raisonnement
explique la formidable résistance à
une diminution des inégalités dans des
sociétés à forte croissance économique. Il
suffit que les pauvres voient leur situation
s’améliorer un peu pour qu’ils ne prêtent
pas excessivement attention au fait que les
plus riches s’enrichissent beaucoup plus.

Le syllogisme : pour avoir quelque chose à
partager, augmentons d’abord les richesses
et pour produire acceptons les inégalités
(aujourd’hui les primes des traders) ne date
pas d’hier. Marx pressentant parfaitement à
quel point la production dans son organisation
même fabriquait les véritables sources
d’inégalité, n’épargnait pas ses sarcasmes
aux programmes qui voulaient se limiter à la
seule redistribution des richesses comme
ceux par exemple qui conservaient des
rapports de production capitalistes et introduisaient
des rapports de distribution
socialistes. On peut sourire en pensant que
ce fut le programme de Gorbatchev qui se
termina comme on sait, dans la débâcle
d’une transition accélérée au capitalisme le
plus libéral, mais c’est aussi l’opposition
chère à Lionel Jospin d’une économie de
marché et d’une société qui ne serait pas de
marché ou bien l’économie sociale de
marché à l’allemande.

Mais l’urgence écologique brise radicalement
ce syllogisme productiviste.
augmenter sans cesse le gâteau pour 6,5
puis 9 milliards d’êtres humains c’est très
vite s’exposer à la destruction du gâteau,
du four et des ingrédients même du gâteau.
Il ne faut pas d’abord augmenter le gâteau,
travail de Sisyphe à toujours recommencer,
mais opérer tout de suite une grande transformation
radicale de la production (passer
à une industrie verte sous peine de détruire
la biosphère). Il faut tout de suite des mesures
radicales, révolutionnaires dans la
production et tout subordonner à cette
exigence. La transformation doit être la plus
rapide possible et les mesures sociales
doivent lui être ordonnées et pas l’inverse.
C’est cela le caractère révolutionnaire de la
transformation : son rythme extrêmement
rapide exigé pour des phénomènes
complexes (la production et l’habitation de la
terre par les humains à l’échelle globale).

Le socialisme et le communisme disaient que
la transformation industrielle du monde doit
avoir pour fin la transformation des rapports
sociaux. Le développement doit dans leur
optique constituer un moyen de la transformation
sociale. À l’opposé, l’impératif
catégorique (non conditionnel) écologique
dit que la transformation sociale doit avoir
pour fin la préservation de l’oikoumène
terrestre. La libération humaine s’inscrit dans
le cadre d’une libération/préservation/
soulagement
de la pression insensée sur la
terre qui ne tient pas compte des générations
futures. Il ne s’agit pas du méchant syllogisme,
encore un, du sacrifice des
générations actuelles au nom des futures
comme dans le stalinisme. Il s’agit de la prise
en compte de ce que nous léguons aux
générations futures. Et pour ce faire, l’impératif
catégorique écologique (la terre
habitable comme une fin, jamais comme un
moyen) doit se libérer des principaux
éléments constitutifs de la production industrielle
(l’accumulation du capital, la
soumission à la seule norme marchande,
maximisation des profits) en adoptant
d’autres principes directeurs de la
production, de la circulation, de la consommation,
de l’habitat, de la reproduction du
vivant. par exemple, la minimisation de
l’empreinte sur la biosphère, la minimisation
des externalités négatives, la maximisation
des externalités positives faibles consommatrice
en énergies carbofossiles, l’invention
de nouvelles organisations et institutions
capable de préserver l’équilibre de systèmes
vivants complexes.

Certes, on nous explique du côté de la
gauche demeurée "révolutionnaire" que les
problèmes écologiques ne pourront pas se
régler tant que durera le capitalisme, qu’il
faut donc commencer par abattre le capitalisme
et le socialisme nous conduira au vert
paradis. Que l’on abatte le capitalisme d’un
coup de hache révolutionnaire (qu’on lui
coupe la tête comme dit la reine de cœur
dans Alice au pays des merveilles !) ou que
l’on aille "pacifiquement" vers son extinction,
comme dans un centre de soin palliatif (au
fond comme celle de l’état promise dans feu
le socialisme réel). L’ennui est que les mouvements
anticoloniaux, féministes, minoritaires,
bref toute les luttes de libération ont connu la
même rengaine. Et n’ont commencé à exister
qu’en refusant cette musique.

Si l’on ne commence pas par poser l’exigence
de desserrement de la contrainte sur
la planète comme préalable, l’impératif
écologique sera toujours la cinquième roue
du carrosse. On aura les reculades de
Grenelle, de Kyôto à perpétuité.

L’autonomie des exigences vertes, leur
caractère non subordonné au rôle d’une
variable d’ajustement, n’est pas un principe
de recette électorale (même s’il puisse arriver
que se compter soit parfois utile), c’est une
exigence éthique et politique qui fonde
l’identité politique du parti de la gauche de
la transformation sociale. Il ne faut plus dire
"faisons un programme de transformation
verte de la production, de la vie", un but à
atteindre conjoint de la libération sociale,
qui passerait par les moments tactiques
révolutionnaires ou réformistes pour y arriver
(façon classique de poser les problèmes)
mais je crois vraiment qu’il est temps
désormais de dire : faisons une grande
transformation verte immédiatement comme
le moteur principal de notre politique. Le
caractère urgent de salut (non plus public et
national mais planétaire) le réclame. Et cela
nous conduira en même temps à davantage
discuter des transformations sociales
immédiates nécessaire pour réaliser ce
programme ici et maintenant, que toutes les
promesses de salut communiste ou socialiste
dans un futur indéterminé.

Ce qui est en panne depuis que les cœurs
révolutionnaires européen et transplanétaire
ont cessé de battre (une mise à mort qui
n’en a pas fini de la commune de Paris à
celle de Shanghai, de 1794 à 1989 à Tien
an Men), c’est l’invention de modèles
sociaux et éthiques puisque ceux qui ont
émergé de la planification centrale, à l’autogestion,
de la révolte de masse au
blanquisme moderne de Che Guevara ou
d’autres luttes armées se sont avérés non
viables et particulièrement faibles sur le plan
de l’écologie.

Le fait que la démocratie participative ou
radicale soit demeurée comme un fugitif feu
de Bengale dans la nuit médiocre de la
politique professionnelle de la vocation à
"représenter" un peuple aussi creux que
prétexte à tout, n’est pas pour rien dans la
perte de sens et de saveur à l’activité
politique.

Le changement social immédiat est nécessaire
parce qu’il sera impossible d’exécuter
le moindre programme immédiat de transformation
verte sans une mobilisation de la
population par elle même et pour son propre
compte. À moins que la jugeant impossible,
l’on se range comme du temps des Lumières
au XVIIIe siècle, à des régimes autoritaires
"éclairés" et à leur dictature "bienveillante".
ce qui me parait insoutenable quand on est
de gauche. Pour nous résumer, sans
démocratie radicale et des éléments
immédiats de transformation sociale, pas de
mobilisation.

Sans mobilisation, Copenhague et tous les
nouveaux sommets des Etats demeureront
très en deçà du strict nécessaire. Et sans
transformation écologique nous conjuguerons
impasse productive, chaos et
accroissement des inégalités.
c’est dans ce nouvel ordre qu’il faut réagencer
les vieux mots de révolution, de
réforme, de transition, de transformation. La
révolution n’est pas un bref épisode fulgurant
mais la transformation verte massive et structurelle,
immédiate et de longue durée, une
longue marche qui n’est pas la prise d’un
palais d’hiver (encore que certaines places
fortes tomberont aussi en cours de route). Les
réformes prendront la place du grand
balancier révolutionnaire avec des oscillations
permanentes qui réajusteront
continuellement la trajectoire. Et la trop
fameuse "transition" !

À ce moment, il ne faut plus faire intervenir
un socialisme fumeux, comme un horizon
qui s’éloignerait dès qu’on l’approche. Il faut
parler de l’état du capitalisme, bref des
conditions historiquement déterminées au
seuil de l’âge de l’écologie comme seule
économie morale et politique.