Les vraies causes de la récession et les raisons qui la convertiront en dépression

vendredi 20 novembre 2009
par  Yves Cochet
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« La décroissance est [...] un impératif de survie. Mais elle suppose une autre
économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur
absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements,
allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une
, civilisée ou barbare. La question
porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va
s’opérer.
La forme barbare nous est déjà familière. Elle prévaut dans plusieurs régions d’Afrique,
dominées par des chefs de guerre, par le pillage des ruines de la modernité, les massacres
et trafics d’êtres humains, sur fond de famine. »

André Gorz, "Le travail dans la sortie du capitalisme"
alias "La sortie du capitalisme à déjà commencé", EcoRev’, 28 (novembre 2007)

Voici ce que je sais de la récession, en
reconstituant l’enchaînement des causes et
des conséquences, en replaçant les
dominos dans le bon ordre de leur chute.
L’hypothèse initiale est simple : si la
dépense énergétique croît plus vite que le
revenu, alors la part du revenu destinée aux
autres dépenses décroît, par exemple les
remboursements d’un emprunt contracté
pour acheter un logement. Or, la stagnation
puis le déclin de la production de pétrole
brut conventionnel depuis 2005 a entraîné
la hausse rapide du prix des produits pétroliers
jusqu’en juillet 2008. Ainsi, dès l’été
2007, la crise des "subprimes" émerge de
l’incapacité des ménages les moins riches
à rembourser leurs emprunts : à budget
domestique égal, ces ménages ont
restructuré leurs dépenses en continuant
d’acheter l’obligatoire plus cher (les carburants
et l’alimentation), et en économisant
sur le non obligatoire (les remboursements
des emprunts immobiliers). De même, au
printemps 2008, les "émeutes de la faim"
étaient aussi une conséquence, dans le secteur alimentaire, de la hausse des
produits pétroliers dont dépend lourdement
l’agriculture productiviste (machinisme,
engrais, pesticides…). Le premier domino à
basculer fut ainsi le cours du baril à New
York, le second les défauts de remboursement
d’emprunt des ménages. Le
troisième, par agrégation des seconds
dominos par dizaines de millions, une perte
de rentrées financières pour les banques
qui, un certain volume étant dépassé et la
folie de la titrisation aidant, perdirent brutalement
confiance les unes dans les autres
en septembre 2008. La crise actuelle est
donc d’abord et avant tout une crise
énergétique. C’est l’économie matérielle
(l’énergie) qui est à l’origine de la crise
financière et non l’inverse. Cette conclusion
peut aussi être obtenue en raisonnant par
l’absurde : si c’était le resserrement du
crédit qui avait engendré la récession, les
économies européennes auraient plongé
après septembre 2008, alors que leur croissance
a décru dès mars 2008, est devenue
nulle en mai, puis "négative" - selon
l’expression de Christine Lagarde - ensuite.

Quelques éléments d’aggravation

Pour essayer d’évaluer l’ampleur, la durée
et l’évolution de la récession, nous devons
complexifier un peu la chaîne causale des
dominos en examinant comment la chute
des derniers d’entre eux provoque une
accélération de la chute des premiers dans
une boucle de rétroaction positive de ceuxlà
sur ceux-ci. Avouons d’abord qu’il existe
un domino zéro qui n’est autre que le déclin
de la production de pétrole brut conventionnel
(i.e. peu cher) depuis 2005. Face à
une demande mondiale croissante, le
pétrole supplémentaire ne provient plus
que de l’extraction des réserves non
conventionnelles (coûteuse), entraînant
alors la chute du premier domino : la
hausse des cours du baril et des prix des
produits pétroliers. Le second domino se
dédouble d’une part en crise de remboursement
des crédits hypothécaires risqués
(les "subprimes") puis en baisse des prix
de l’immobilier et, d’autre part, en difficultés
des compagnies aériennes et des
industries automobiles. Ces deux facteurs
provoquent la crise bancaire, le resserrement
du crédit, la récession. D’autres
dominos tombent alors : affaissement du
marché des produits dérivés sur le marché
pétrolier, diminution de la demande
mondiale de pétrole. Ce qui provoque la
baisse des prix du pétrole et la réduction de
la production (l’OPEP tente de faire
remonter le cours du baril en fermant un
peu les robinets). Il s’ensuit un ralentissement
des investissements dans
l’exploration et la production pétrolières
(inutile d’extraire un baril à 80 dollars si
vous ne le vendez que 60) pour compenser
la déplétion géologique. Alors, la
production mondiale de pétrole décroît et
décroîtra, pour conduire bientôt à quelques
pénuries et à un deuxième choc sur les
prix après celui de 2008. La boucle se
boucle : cette hausse rapprochée des prix
des produits pétroliers - et de toutes les
énergies - reviendra se heurter à la baisse
des prix de l’immobilier hors agglomération,
à la hausse du coût des transports et de
l’alimentation, à la santé déjà défaillante
des compagnies aériennes et des industries
automobiles. La récession deviendra
dépression par quelques événements
économiques et sociaux importants (faillite
d’un grand pays, dislocation du système
financier mondial, forte augmentation du
chômage…) Quand ? Bientôt. Autrement dit,
il n’y aura plus de "reprise" dont, en cet été
2009, les commentateurs aveugles nous annoncent l’arrivée pour 2010. La croissance
du PIB, mondial ou régional, est
terminée. La décroissance n’est même plus
un objet de débat, pour ou contre. La
décroissance est là. Elle est notre destin.

Repenser la matérialité de notre vie

Le sous-sol contient d’autres ressources
non renouvelables que les énergies fossiles.
En fait, les trois-quarts des richesses
matérielles de notre monde proviennent du
sous-sol. Hormis le bois, les pierres, les
aliments et, en partie, l’eau, ce sont les
matières premières du sous-sol qui constituent
tous les objets qui nous entourent.
Toutes ces matières premières sont non
renouvelables. Toutes ont déjà connu ou
connaîtront un pic de production, analogue
au "Peak Oil". Pourquoi ces énormes
richesses que nous offre le sous-sol
sont-elles universellement méprisées, alors
qu’elles fondent notre confort ? Dans toutes
les mythologies, ce qui est en haut est
noble, exaltant et admirable, tandis que ce
qui est en bas est sale, sombre et triste. Le
paradis n’est-il pas du ciel, comme les
énergies renouvelables que nous aimons ?
L’enfer n’est-il pas souterrain, comme le
charbon que nous haïssons ? Ainsi,
Gilgamesh descendit aux enfers pour
obtenir d’Ut-napishtim la vie éternelle, mais
il n’en éprouva que du désespoir. Orphée
tenta de reprendre son épouse Eurydice
prisonnière du royaume d’Hadès, mais il
échoua avant même d’en être sorti, tandis
qu’Eurydice était engloutie par l’abîme. Jan
Bruegel l’Ancien nous offre un "Orphée aux
enfers" (1594, Florence, Palazzo Pitti)
peuplé de suppliciés, de monstres et de
fournaises. Le "Dante et Virgile dans le
neuvième cercle de l’enfer" (1861, Bourg-en-
Bresse, musée de Brou) de Gustave Doré
est encore plus sinistre. Bref, l’humanité
projette ses fantasmes ténébreux en bas,
tandis qu’elle adore le soleil, le vent et les
oiseaux. Quelle ingratitude !

Il n’y a pas que le charbon , le pétrole, le
gaz et l’uranium - soit plus de 90% de nos
sources d’énergie primaire - qui sont en
bas, il y a aussi tous les métaux. Votre
voiture, votre ordinateur, votre téléphone
mobile sont entièrement constitués à partir
de matières du sous-sol. De même que vos
panneaux solaires photovoltaïques, votre
éolienne et vos diodes électroluminescentes.
Un panneau photovoltaïque, par
exemple, contient du cadmium, du
tellurium, de l’indium, du gallium, du
germanium et du silicium, qui proviennent
surtout d’Afrique, de Russie et de Chine. Un
ampoule basse consommation exige des
terres rares tels que le cerium, le lanthanum
et l’europium, importées à plus de 97% de
Chine. Ce sont des éléments chimiques, il
ne peut exister aucun substitut synthétique.
Et certains d’entre eux déplètent ou déplèteront,
fatalement. Comme pour le pétrole,
il n’est pas question, pour l’instant, de
pénurie définitive par disparition de la
ressource, mais plutôt de la fin des métaux
"faciles", c’est-à-dire provenant de mines
bien situées et à teneur haute du minerai.
En 1930, la teneur moyenne des minerais
de cuivre était de 1,8%, elle descendit à
moins de 1% en 1975 pour arriver aujourd’hui
à 0,6%. La production d’une tonne de
cuivre engendre environ 250 tonnes de
déchets solides, tandis que l’énergie
consommée pour l’extraction s’accroît
exponentiellement avec la diminution
linéaire de la teneur. Néanmoins, rétorquerez-
vous, on trouve 300 fois plus de
minerai lorsque la teneur baisse d’un
facteur 10. Oui, mais le facteur limitant
devient alors l’énergie nécessaire à l’extraction
pour une même tonne de métal concentré, parce que vous devez creuser
beaucoup plus profondément et remuer
beaucoup plus de minerai, ce qui prend
beaucoup plus de temps. Bientôt, vous
vous heurterez à un seuil, la "barrière
minéralogique", en dessous duquel la trop
faible teneur du minerai interdit toute extraction
économiquement rentable. Les océans
constituent la plus grande mine d’or du
monde, mais aucun investisseur ne
brassera des milliers de tonnes d’eau de
mer pour récolter un gramme du précieux
métal.

Les profils temporels de production des
grandes mines du monde ressemblent à la
courbe en cloche de la production de
pétrole : ça croit pendant un certain temps
jusqu’à atteindre un maximum pour
décroître ensuite inexorablement. En outre,
tout comme le pétrole, le minerai de la
partie descendante de la courbe est de
moins bonne qualité et demande plus
d’énergie à l’extraction que celui de la
partie ascendante. Pour la quasi-totalité
des métaux, il est aujourd’hui très improbable
que l’on découvre de grandes mines
à haute teneur, comme il est improbable
que l’on découvre de nouvelles Arabie
saoudite pétrolières. De nombreuses parties
du monde ont déjà épuisé leurs réserves
minérales : l’Europe abritait plus de 60%
des mines du monde en 1860, elle n’en a
plus que 5% aujourd’hui. Les États-Unis
étaient champions du monde de l’extraction
minérale en 1940 avec 40% des
mines, ils sont aujourd’hui dixièmes
derrière la Russie, l’Australie, le Canada, la
Chine et cinq autres pays "émergents".

Face à ces constats accablants, les
"solutions" ne seront pas technologiques,
mais civilisationnelles. La transition vers
des types de sociétés soutenables - c’est-à-dire qui devront très peu au monde non
renouvelable et presque tout au monde
renouvelable - commencent dès aujourd’hui
par la fabrication parcimonieuse de produits
à très longue durée de vie, par la réutilisation
et le recyclage, par une sobriété
d’usage des choses compensée par l’exubérance
joyeuse des relations humaines et
des tremblements de l’esprit. Une société
de décroissance inspirée par Spinoza,
Bataille et Gorz.