Révolutions « facebook » ou révoltes populaires ?

lundi 1er août 2011
par  Pierre Musso
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Deux thèses extrêmes s’opposent quand au rôle de l’Internet dans les pays arabes : soit il serait marginal, voire nul, par rapport aux "fondamentaux" économico-politiques, soit à l’opposé - selon la thèse dominante en Europe et aux Etats-Unis - l’usage croissant des TIC serait la cause de ces révoltes. Si accepter la première thèse revient à nier l’innovation sociale associée à l’usage des TIC, retenir la seconde réduit l’analyse au déterminisme technologique. Pierre Musso, Docteur en sciences politiques et professeur en sciences de l’information et de la communication, pense plutôt que sans mouvements sociaux, politiques et culturels de longue durée, il n’y a pas de révolution.

Les mouvements de révoltes dans les pays arabes ont été qualifiés, notamment au Nord, de « révolutions internet ». Ce slogan s’appuie sur quelques images symboliques comme celle de cette femme égyptienne voilée brandissant un clavier d’ordinateur durant les manifestations du Caire. Ainsi le clavier aurait remplacé le drapeau. Deux autres figures symboliques de ces mouvements ont émergé. D’une part, Slim Amamou, cet ancien blogueur contestataire tunisien, emprisonné sous Ben Ali pour sa critique de la censure, a joué un rôle important dans la révolution et a été nommé ministre de la Jeunesse et des Sports dans le gouvernement de transition. D’autre part, Wael Ghonim, un égyptien de 30 ans, chef du marketing chez Google pour le moyen Orient, avait créé la page Facebook « We are all Khaled Said » du nom de ce jeune torturé et battu à mort par les policiers d’Alexandrie le 6 juin 2010. Venu au Caire pour participer à la manifestation du 25 janvier, il fut arrêté et détenu 12 jours par les forces de sécurité. Ghonim a lui-même qualifié ce mouvement de « révolution 2.0 ». Dans la foulée, l’ensemble du « printemps arabe » a été rapidement désigné de « révolution internet, twitter, facebook » ou encore de « cyber-révolution ».
Or, un débat a été engagé dans le monde arabe pour savoir s’il fallait parler de révoltes ou de révolutions, d’autant que ces processus sont toujours à l’œuvre et leur issue demeure incertaine. Il faut aussi rappeler que le monde arabe n’est pas un monolithe unifié, c’est bien plutôt une mosaïque composée de pays très différents. A ces remarques, s’ajoute la question récurrente de savoir quel est « l’impact socio-politique » des médias, des technologies d’information et de communication (TIC) et des réseaux sociaux sur ces mouvements populaires. Là aussi, deux thèses extrêmes s’opposent : soit leur rôle serait marginal, voire nul, par rapport aux « fondamentaux » économico-politiques, soit à l’opposé - et c’est la thèse dominante en Europe et aux Etats-Unis - l’usage croissant des TIC serait la cause de ces révoltes.
Accepter la première thèse revient à nier l’innovation sociale associée à l’usage des TIC, retenir la seconde réduit l’analyse au déterminisme technologique, voire au « techno-messianisme » selon un mot de Georges Balandier. Sans mouvements sociaux, politiques et culturels de longue durée, il n’y a pas de révolution. Est-il nécessaire de rappeler que de nombreuses révolutions se sont opérées sans internet et que la « révolte twitter et flickr » d’Iran en 2009 a échoué et que les autorités ont récupéré les photos des manifestants pour renforcer leur répression ? En effet, les révoltes arabes ne sont pas les premières à utiliser les réseaux sociaux, voire à se mobiliser à partir de facebook : dès février 2008, les réseaux sociaux avaient été utilisés en Colombie pour protester contre les FARC. De même en Italie, le 5 décembre 2009, le mouvement Popolo Viola avait rassemblé à partir de facebook, au moins 350 000 personnes contre la politique de Silvio Berlusconi pour un « No Berlusconi Day ». Là aussi ces mouvements ont eu des difficultés à trouver un débouché politique, alors qu’en Tunisie et en Egypte, les révoltes ont abouti au départ des dirigeants.
On ne peut croire au pouvoir révolutionnaire intrinsèque des « réseaux sociaux », sauf à adhérer au slogan du patron de Google qui déclare : « Le but de Google n’est pas du tout de monétiser. Le but est de changer le monde » [1] ? La thèse des « révolutions facebook » repose sur l’hypothèse que les médias seraient susceptibles de transformer les critiques de l’opinion en mouvement social et politique, au même titre que le font (ou le faisaient) les formes traditionnelles d’organisation du politique, à savoir les partis ou les syndicats. L’expression du malaise généralisé dans la société s’effectue toujours par la descente dans la rue, mais il faut un mot d’ordre, un leader, des partis, des syndicats, des organisations pour pousser à une révolution.
Inversement, on ne peut ignorer le rôle que les TIC ont pu jouer dans le printemps arabe. En trente jours, par exemple la Tunisie, à l’origine de cette vague, a connu un bouleversement total. Dans cette révolte, partie du centre du pays, les médias électroniques ont joué un rôle essentiel : Internet a pu apparaître comme une plate-forme de résistance, au service de la cause révolutionnaire, grâce à ses blogs et au courrier électronique. Internet a favorisé la dissémination d’informations non filtrées, issues des internautes eux-mêmes. La communication interpersonnelle, via le téléphone ou les SMS, a relayé l’information et les chaines de télévision satellitaire, en particulier Al Jazeera, ont permis de diffuser l’information à l’extérieur, démentant la propagande officielle.
Pour sortir des explications simplificatrices qui établissent un lien de causalité linéaire, en termes d’« effets », « d’impact » de l’innovation technique sur le processus social - comme si la technique agissait de l’extérieur sur le social – ou qui à l’inverse, refusent de prendre en compte la novation internet, nous défendons que les TIC ne se substituent à aucun autre phénomène : ici, les partis politiques d’opposition ou les syndicats et les autres formes d’organisation sociale. En revanche, les TIC sont un facteur d’amplification, d’élargissement et d’augmentation des activités réelles, quelles qu’elles soient, en l’espèce l’action sociale et politique. La technique est toujours un accroissement d’être, une augmentation d’action humaine.
Les TIC, et plus particulièrement le téléphone mobile, internet et les réseaux sociaux, mais aussi les « vieux médias » comme la télévision, ont permis aux gens de se retrouver et de se regrouper, d’être informés rapidement sur leurs propres actions et sur celle des pouvoirs (la police, l’armée, les politiques) et de faire savoir ce qui se passait au reste du monde. Mais en aucun cas, les réseaux sociaux ni les TIC en général, ne sont des moyens de la prise du pouvoir…
Les causes des révoltes arabes ont été, comme dans toutes les révolutions, politiques, économiques, sociales, démographiques et culturelles. Il est donc excessif de les réduire à des révolutions « Internet » ou « facebook » : ce sont d’abord des révoltes des peuples tunisien et égyptien. Dans ces pays les régimes en place étaient des dictatures autoritaires et policières qui pratiquaient l’arbitraire, les discriminations, voire la torture, et ne respectaient aucun des droits élémentaires : l’opposition et les militants syndicats, politiques et des droits de l’homme étaient muselés. L’autoritarisme de ces pouvoirs avait pour corollaire un accaparement des richesses par une caste dirigeante corrompue, souvent assise sur la rente pétrolière. En revanche, la majorité de la population vit dans une grande pauvreté, et les jeunes sont plongés dans la précarité et le chômage. Cette jeunesse sans avenir est irritée de voir les politiques occidentales au Moyen-Orient, notamment depuis la guerre d’Irak et la persistance du conflit israélo-arabe qui semble sans issue. Ces révoltes arabes se sont faites aussi pour la dignité et le respect de la souveraineté de ces pays. Là sont les facteurs clefs qui ont créé une situation sociale et politique explosive résultant d’un mélange de crise économique sans fin, de pauvreté et de précarité, de chômage, de jeunes sans avenir, d’humiliations géopolitiques et de dictatures dépassées... Pour sa part, Bertrand Badie a identifié les « trois principes » de ces révoltes : tout d’abord, une exigence de dignité et d’honneur comme élément fondateur, ensuite le besoin de participation et de démocratie dans des pays fatigués par de vieilles dictatures corrompues et enfin, la volonté de faire une révolution comme sur les autres continents, afin d’« entrer dans la mondialisation technologique et politique » [2].
Ces révoltes ont été déclenchées par des étincelles symboliques. Ainsi en Tunisie, en décembre 2010, l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant diplômé de 24 ans, à Sidi Bouzid, ville de l’intérieur de la Tunisie, livra une image symbolique aussitôt diffusée par Al Jazeera et reprise par les réseaux sociaux dans tout le monde arabe. Cet acte symbolique du désespoir, de la protestation et de l’humiliation de la jeunesse arabe, circula en boucle sur les téléphones mobiles et Internet, en dehors des circuits officiels médiatiques, et cristallisa le mécontentement de la population. En même temps, WikiLeaks publiait des documents montrant que les gouvernements occidentaux étaient alliés au régime de Ben Ali et avaient décidé de s’abstenir de toute pression extérieure. Mais moins d’un mois après l’acte de Mohamed Bouazizi, on assistait à la chute du président Ben Ali et à sa fuite en Arabie saoudite.
Le geste symbolique de Bouazizi exprima le rejet du contrôle politique et bureaucratique exercé sur toute l’économie et la société, ce qu’a identifié le prix Nobel Edmund Phelps : « les jeunes arabes voyaient leur avenir bloqué pour deux raisons différentes. Obtenir un emploi intéressant exigeait d’avoir des relations avec des gens bien placés, relations que la majorité de ces jeunes n’étaient pas en mesure d’établir. Exercer un petit job alimentaire, comme vendeur de rue, exigeait des permis qui n’étaient délivrés qu’en nombre limité. Tout cela générait une situation de surqualification ou de sous-emploi généralisés, ainsi qu’un chômage massif » [3].
Les images diffusées sur les smartphones et les réseaux sociaux n’ont pris de l’ampleur que parce qu’il y eut de tels symboles révélateurs et catalyseurs des mécontentements accumulés sur longue période. Pour mieux apprécier le rôle des TIC, il faudrait donc distinguer les diverses temporalités structurées en strates : l’accumulation de mécontentements et de difficultés sur la durée, la cristallisation politico-symbolique dans des moments ou des actes forts et la circulation continue et instantanée des images et des informations dans les réseaux.

L’articulation TIC/société : l’exemple de la révolte tunisienne

Une analyse plus fine des événements en Tunisie [4] souligne les interactions entre politiques et TIC et entre les diverses strates temporelles évoquées. En décembre 2010 survient un mouvement de contestation qui trouve sa genèse au sein des fortes tensions accumulées dans le pays depuis près de deux ans. La croissance économique faible est mal répartie et le chômage endémique de la population diplômée est très élevé (35%), mais les tensions sociales fortes sont toutefois limitées géographiquement, le rôle des réseaux sociaux étant alors très faible. Puis la Tunisie rurale, la région de Sidi Bouzid, devient un foyer de résistance. Ce phénomène est inédit car les zones rurales au Maghreb étaient restées en dehors de « l’expérience révolutionnaire » des zones urbaines. Ces évènements ruraux relayés sur facebook, permirent un suivi de ces révoltes au sein de la jeunesse connectée. La révolte s’étendit alors à d’autres régions. En effet, la jeunesse éduquée a su utiliser les réseaux sociaux et les TIC (téléphonie mobile, internet, …). Il y a eu ainsi une propagation des manifestations dans toutes les couches sociales et de l’intérieur au reste du pays. Ces événements non encadrés par les partis politiques, étaient animés par des slogans sur la liberté, la dignité et le travail. Toutefois le syndicat dominant, l’UGTT, a essayé de se positionner à partir de la fin 2010, avec une première grève générale réussie dans la région de Sfax. Le mouvement contestataire des jeunes fut ainsi relayé par les travailleurs. Cette grève produisit « un effet domino » et toutes les autres régions se soulevèrent dans la nuit du 13 au 14 janvier où Tunis fut la dernière étape du mouvement autour du slogan « Ben Ali dégage » lancé devant le ministère de l’intérieur, symbole de la répression du régime. La société a aussi innové en s’organisant spontanément en comités de quartiers afin d’assurer la protection des rues et des habitants en l’absence d’autorités publiques. La logique de « résistance collective organisée » a sauvé la société du chaos, tout en réduisant les sentiments d’isolement et de peur. L’outil facebook et les téléphones mobiles furent alors les seuls canaux de transmission et de partage de l’information. Ils ont permis à la population de s’informer, de s’organiser, de se protéger et de partager, grâce à l’envoi de SMS, de MMS et de séquences vidéo.
Les TIC ont permis une circulation « souterraine » d’informations, qui aida la population à conquérir sa liberté, à imprimer sa volonté et à défier la censure. Dans cette dynamique, il faut noter l’importance de « l’extérieur » qui labellisa l’information par sa pluralité de médias (chaînes arabes et internet) et du soutien accordé par les communautés internationales de hackers (les Anonymous par exemple), pour contrer la censure et diffuser les messages.

La jeunesse, fer de lance des révolutions

En Tunisie comme dans les autres pays arabes où une personne sur deux a moins de 30 ans, la jeunesse a joué un rôle moteur dans ces révoltes. Comme l’a établi Laurent Gille [5], l’âge médian dans les sociétés arabes est compris entre 20 et 30 ans alors que l’âge médian en Europe du Sud est supérieur à 40 ans : un écart de dix ans !
En Tunisie, 42% de la population a moins de 25 ans, 47% en Algérie, 48% au Maroc, 52% en Egypte et 55% en Syrie. Or, cette jeunesse est à la fois diplômée et fortement utilisatrice de l’internet, du téléphone mobile et dans une moindre mesure, des réseaux sociaux. En Tunisie, 35% des 19-24 ans sont étudiants, 31% en Algérie, 28% en Egypte et 22% en Syrie. Or le taux de chômage de cette jeunesse est particulièrement élevé (chez les 15-29 ans) : 31% en Tunisie, avec une multiplication par trois en dix ans des chômeurs diplômés du supérieur, 21% des jeunes sont chômeurs en Algérie, 17% en Egypte et 19% en Syrie. Un tel taux est comparable à ceux des jeunes « indignés » de Grèce, d’Italie ou d’Espagne.
En Egypte, où 65% de la population a moins de 30 ans, les jeunes ont été le fer de lance du « mouvement gigantesque du peuple égyptien », selon Samir Amin [6]. La jeunesse et « la gauche radicale », écrit-il, ont poursuivi « trois objectifs communs : la res­tau­ra­tion de la démocratie (la fin du régime militaire et policier), la mise en œuvre d’une nouvelle politique économique et sociale favorable aux classes populaires, et celle d’une politique inter­na­tio­nale indépendante (la rupture avec la soumission aux exigences de l’hégémonie des États-Unis). » Ainsi il s’est agi d’une « révo­lu­tion démocratique anti-impérialiste et sociale. » Cette approche souligne le caractère multifactoriel, multirationnel, de tout changement social de cette importance : la dimension technico-médiatique n’étant qu’un de ces facteurs. L’analyse mono-causale réduisant les révoltes arabes à une liberté conquise via la toile, est peu convaincante. L’usage des réseaux sociaux (facebook, twitter ou youtube) fut limité à la population jeune alors que la révolution a mobilisé toute la société, toutes les couches sociales et toutes les tranches d’âges.
Dans les pays arabes, en 2010, 80% des jeunes utilisaient internet tous les jours (contre 56% en 2009) et 60% faisaient partie d’un réseau social (+ 28% par rapport à 2009). [7] L’appropriation des TIC est rapide dans ces pays, du fait de cette structure démographique et suite au déploiement des réseaux entraînant une baisse sensible des coûts de raccordement et de communication aux réseaux fixe ou mobile.
Il faut noter que le (« vieux ») téléphone mobile vocal, enrichi par les SMS, a joué un rôle majeur dans les révoltes arabes pour mobiliser, se rassembler et faire circuler l’information. En Tunisie, le taux de pénétration du mobile était dès 2008, de 88%, et l’Égypte est passée de 51% à 77%, entre 2008 et 2011. La plupart des pays arabes présentent des taux de pénétration du mobile supérieurs à 70%, avec une forte proportion de prépayés (par exemple, 98,4% en Algérie). L’Algérie est le pays qui a le plus fort taux de pénétration avec 14 millions d’abonnés (et 29 millions de cartes SIM). Cette explosion générale de la téléphonie mobile dans les pays arabes coexiste avec une fracture Internet.
Dans une étude sur la « fracture numérique inter-Arabe » [8], Antoine Harfouche, et Stephane Bourlitaux-Lajoinie soulignent que le taux de pénétration varie fortement à l’intérieur des pays arabes, malgré l’usage de la même langue, comme le montre le tableau ci-dessous. Leur conclusion est la suivante : « Notre recherche exploratoire a permis de mettre en avant un certain nombre de variables explicatives au taux de pénétration d’Internet dans les Pays Arabes. …Si l’on excepte les Emirats Arabes Unis, le Koweït et le Qatar et Bahreïn, Internet demeure hors de portée de la majorité du peuple Arabe, surtout dans les Pays où le PIB par habitant est inférieur à 3000 US$. Le principal frein au développement des TIC et d’Internet dans ces pays reste, donc, économique…. D’autres facteurs, comme le niveau d’éducation et les conditions de la femme freinent sur le long terme le développement et l’acceptation d’Internet dans ces pays. La future génération d’internautes doit déjà être sensibilisée à cet outil par son environnement familial. Enfin, il existe également des facteurs politiques qui freinent le développement d’Internet. En effet, la majorité des Pays Arabes cherche à contrôler l’accès de leurs citoyens au net, perçu comme un moyen d’action politique menaçant leur pouvoir. »

Source : étude citée. http://www.ibimapublishing.com/jour...

Ce tableau exclut toute corrélation simpliste entre les révoltes arabes et le rapide développement de l’Internet. De 2000 à 2010, le nombre d’internautes a cru de 300% pour atteindre plus de 50 millions et 19% de la population. Les blogs ont explosé : en 2005, on estimait à 30 000 le nombre de blogs dans les pays arabes, mais ils atteignaient 600 000 fin 2009 ! La lecture des blogs a plus que triplé sur la même période chez les jeunes : désormais, 18 % les lisent régulièrement (contre 5 % en 2009). Toutefois ce développement est très inégal selon les pays et les générations. Dans les émirats, le développement d’Internet très fort : par exemple 88% au Bahreïn, mais seulement 18% en Syrie, 5,5% en Libye et 2% au Yémen où les révoltes populaires sont pourtant très puissantes. Dans les deux principaux pays des révolutions, le taux de développement de l’Internet est de 34% en Tunisie et de 21% en Égypte avec 24 millions de personnes connectées, 5,5 de comptes facebook, 300 000 comptes twitter et 250 000 blogs. Chercher à établir un lien entre le taux de pénétration d’Internet et les révoltes arabes s’avère donc un exercice plus que périlleux.

Révolutions et réseaux sociaux

Si l’on observe les usages de l’internet chez les jeunes, il apparaît que les échanges dans les réseaux sociaux se sont fortement développés dans la période récente.

Activités en ligne des jeunes (22 pays arabes)
Source : Enquête PSB pour ASDA’A-Burson-Marsteller mars 2011

Un état des lieux précis des réseaux sociaux doit être dressé pour relativiser le rôle qu’ils ont joué dans le printemps arabe. Fin 2010, Facebook avait plus de 20 millions d’utilisateurs dans le monde arabe. Le classement des pays utilisateurs de ce réseau était le suivant : 1) Egypte, 2) Arabie saoudite, 3) Maroc, 4) Emirats arabes unis, 5) Tunisie, 6) Algérie, 7) Jordanie et 8) Liban. [9] Racha Mourtada et Fadi Salem de la Dubai School of Government [10] ont établi le tableau suivant pour 2010 :

Au début du mois de février 2011, 5 millions d’Égyptiens avaient un profil sur Facebook, mais la révolution a généré une connexion accrue : ils étaient un million de plus le mois suivant. Cette attractivité des réseaux sociaux se poursuit, leur usage ayant presque doublé pour atteindre un taux d’usage de 60 % contre 32 % l’année précédente. Autrement dit, les révolutions ont produit de la connexion, tout autant que l’inverse. Rami Naklé, cyberdissident syrien exilé à Beyrouth, affirme : « Nous avons compris que Facebook était un outil de la révolution. Il a fallu nous l’approprier. C’est ainsi qu’a été créée une dizaine de pages dont l’objectif était d’agiter les idées et planifier des actions de terrain ». Il précise que « Internet ne sert pas à mobiliser les Syriens, mais à alerter la communauté internationale » [11].
Une carte du réseau Facebook établie en 2010 [12], fait apparaître que dans le bassin méditerranéen, la connectivité Nord/Sud est bien plus forte que la connectivité Sud/Sud, à l’exception des pays du Maghreb. La Libye et la Syrie sont quasiment absentes de cette carte, car ces pays ont bloqué l’accès à ces réseaux [13].

Cartographie Facebook en Méditerranée (Paul Butler)

En effet, les régimes autoritaires bloquent l’accès à Internet et interdisent l’usage de facebook comme en Syrie, ou bien y ont diffusé leur version des faits, et s’en servent même dans certains cas, pour repérer des insurgés, créer des faux comptes pour s’introduire chez les opposants ou convoquer des manifestations afin d’arrêter ceux qui s’y rendent. En Tunisie, jusqu’à la révolte du 14 janvier, le gouvernement tunisien avait cherché à faire taire les médias et avait bloqué l’accès des particuliers à Internet. Ensuite, le partage de l’information par les réseaux sociaux jugée fiable, s’est combiné à un partage de solidarité et de responsabilité dans la population ; ainsi la peur changea de camp et chacun se sentit impliqué.

Le rôle de Wikileaks face au discrédit des médias officiels

Dans les révoltes arabes, Wikileaks a aussi permis aux insurgés de conforter leurs convictions sur la corruption des familles dirigeant leurs pays et liées aux grandes puissances. Ainsi la population s’est trouvée confortée de l’extérieur. Dès octobre 2010, WikiLeaks avait mis en ligne des documents relatifs à la guerre en Irak, puis associé à cinq grands quotidiens, le site publia des documents gouvernementaux secrets provenant des États-Unis (de 1966 à février 2010). Ces documents montrent que certains gouvernements étaient au courant de la répression politique et de la situation de l’économie minée par la corruption dont souffrait une grande partie de la population. Wikileaks [14] avait publié des télégrammes sur la Tunisie et l’Egypte : « Ils ont été repris par des journaux locaux en arabe comme Al Akbar au Liban ou par TunisiaLeaks en Tunisie qui les traduit en français. Les versions arabe et française de ces câbles ont été diffusées très rapidement, dès le début du mois de décembre. D’après ces câbles, on comprenait que s’il y avait un conflit entre le régime de Ben Ali et l’armée, les Etats-Unis ne le soutiendraient pas nécessairement. Cela a envoyé un signal fort aux activistes en Tunisie, mais aussi à l’armée, aux partisans de Ben Ali et aux régions voisines ». [15]
Ainsi « La publication de télégrammes de l’ambassade des Etats-Unis par WikiLeaks a donné crédit aux informations sur le système de corruption » [16]. L’une des dépêches a permis de constater que le représentant du Canada et les ambassadeurs des États-Unis et du Royaume-Uni en poste à Tunis, savaient que les forces de sécurité tunisiennes torturaient les détenus et que le CICR n’avait pas accès aux centres de détention [17].

Télé-révolution : le rôle d’Al Jazeera

Si l’usage d’Internet progresse, il ne faut pas oublier que la télévision reste le moyen d’information privilégié pour les populations arabes, y compris pour les jeunes (à 80 %), avant les journaux (64 %) et le web (46 %).

Les sources d’information des jeunes (22 pays arabes)
Source : Enquête PSB pour ASDA’A-Burson-Marsteller mars 2011

La télévision, allumée 24 heures sur 24, y compris dans les bureaux, est le premier média dans toutes les populations arabes dominées par la culture familiale. D’où le rôle clef d’Al-Jazeera qui a soutenu, grâce à un réseau très dense de correspondants locaux, les révoltes en Tunisie et en Egypte, contre les médias officiels de ces pays. Les journalistes de la chaine ont même été souvent sollicités par les mouvements populaires, alors que les pouvoirs tunisiens et égyptiens ont sous-estimé son rôle, car ils croyaient au contrôle de leur opinion par leur propagande. « Le phénomène Al-Jazeera a donc été fondamental, puisque la chaîne a été actrice. Les journalistes donnaient même des conseils de nature militaire », déclare Yves Aubin de la Messuzière, ancien ambassadeur de France en Tunisie de 2002 à 2005 [18].
Pour ce faire, Al-Jazeera a diffusé et utilisé les images de Youtube et a acheté les vidéos enregistrées sur les téléphones portables. Deux ans après le lancement de la chaine de TV, Al-Jazeera a ouvert un site web en 1998 et sa fréquentation a explosé.
Les mouvements tunisiens et égyptiens ont bénéficié d’un soutien constant d’Al-Jazeera avec des journalistes très engagés. Au Caire, par exemple, la chaîne a contribué à mobiliser l’opinion publique, en refusant de censurer les images de violence. Sur l’écran d’Al-Jazeera étaient présentées plusieurs fois par jour les manifestations de Tunis, du Caire, de Benghazi ou de Tripoli, légitimant « l’effet domino » des révolutions. Cette couverture continue permit à Al-Jazeera d’informer en direct les manifestants. En retour, au Caire et à Benghazi, des écrans géants sur des toiles et des murs permettent aux insurgés de suivre les émissions d’Al-Jazeera [19].
La politologue Claire-Gabrielle Talon souligne ce rôle majeur de la chaîne : « Al-Jazeera a pris le parti explicite de participer aux révoltes tunisienne, égyptienne et libyenne. Sa campagne promotionnelle en faveur de révolutions démocratiques s’est appuyée sur une série de spots quasi publicitaires, compilations poignantes de scènes de violence, d’élans populaires et de drapeaux agités en un lyrisme tapageur, répétant à l’envi l’ardeur retrouvée d’une révolte arabe en marche qui renoue avec les aspirations panarabistes des années 1950 ». [20] 
Pour sa part, le sociologue Nacer Djabi constate « qu’Al-Jazeera a joué le jeu du changement des régimes arabes en prenant des positions fermes, parfois au détriment du professionnalisme. … France 24 s’est rangée carrément aux côtés des insurgés libyens. » [21]
Le rôle d’Al-Jazeera fut si important qu’on pourrait aisément parler de « télé-révolution », voire de révolution médiatique. En résumé dit Mhamed Krichen, présentateur tunisien des journaux du soir sur la chaine, « Ce n’est pas Al-Jazira qui a fait la révolution égyptienne, mais on a du mal à imaginer cette même révolution sans Al-Jazira ». [22] Il faut donc considérer le système médiatique arabe dans son ensemble pour interpréter l’interaction entre révoltes, TIC et médias : ce système combine les « vieux » médias (audiovisuel, téléphone mobile classique, presse) et les « nouveaux » médias (réseaux sociaux).

Deux confrontations géopolitiques dans le rapport aux TIC

A travers les révoltes arabes, on voit désormais s’affronter deux logiques géopolitiques dans le rapport aux TIC.
D’un côté, les peuples en mouvement, notamment les jeunes, les utilisent massivement dans leurs révoltes. Mais il n’est pas exclu que le balancier du contrôle et de la censure ne reparte en sens inverse dans les pays n’ayant pas encore réussi leur « transition démocratique » ou par une mise sous tutelle publique des TIC, de façon à en contrôler les effets jugés « néfastes » par les pouvoirs.
D’un autre côté, les Etats-Unis et l’Occident cherchent à qualifier et à réduire ces révolutions populaires à la puissance technologique des TIC. Ainsi Hillary Clinton a-t-elle déclaré : « Nous voyons de plus en plus de gens à travers le monde utiliser Internet, les téléphones portables et autres technologies pour faire entendre leur voix… C’est une opportunité historique pour avoir un impact sur tous ces changements ». Et elle lance en commentant le printemps arabe, « Internet c’est la liberté ! », faisant d’une technique un symbole.
La qualification des révoltes arabes en « cyber-révolutions » n’est donc pas un enjeu mineur, car derrière les mots et les slogans, se dessinent de nouvelles stratégies géopolitiques.

Pierre Musso


[1Newsfactor.com du 12 juin 2008.

[2« Des révolutions en ligne ? » Entretien avec Bertrand Badie réalisé par Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes, p. 103, Mai 2011.

[3« Un capitalisme du XIXè siècle pour aider les révoltes arabes », Le Monde des Débats, 26 mai 2011.

[4Pour analyser la révolte en Tunisie, nous nous inspirons du travail collectif du groupe d’experts TIC que nous avons co-animé à l’Ipemed : « La confiance dans la société numérique méditerranéenne ». Paris, juin 2011.

[5Etude IPEMED sur les TIC et la numérisation du bassin méditerranéen, Paris, juin 2011.

[6« Les com­po­santes du mou­ve­ment démocratique », article mis en ligne le 13 juin 2011.
http://nasr-moqawama.blogspot.com/2...

[7Le Monde du 5 avril 2011. Selon l’Enquête PSB pour ASDA’A-Burson-Marsteller de mars 2011 (« La jeunesse arabe aspire plus que jamais à la démocratie »).

[8« Fracture numérique inter-Arabe : Raisons et Proposition d’une modélisation », Antoine Harfouche, Doctorant à l’Université Dauphine, Paris, France, et Stephane Bourlitaux-Lajoinie, Maitre de Conférences à l’IAE de Tours, Laboratoire CERMAT : IBIMA vol. 9, 2009.
http://www.ibimapublishing.com/jour...

[9Sources : Dubaï School of Governement, repris par le rapport Lebanon This Week de la Bank Byblos.
Utilisateurs de Facebook au début 2011 (source : Le Monde 22/02/2011)
Turquie : 31.8% de la population, soit 24.8 millions d’utilisateurs ; Tunisie : 20% de la population, soit 2,2 millions de la population : hausse de 9% en un mois ; Egypte : 16,5% de la population soit 5,45 millions (+6,7% en un mois) ; Maroc : 7.6%, soit 2.45 millions ; Algérie : 4,6% de la population, soit 1,6 million (+6,6% en un mois) ; Libye : 4,5% de la population, soit 249 000 personnes ; Yémen : 1% de la population, soit 256 000 personnes ; Syrie : interdiction jusqu’au 8 février ; Liban : fin 2010, 23.4% de la population, soit près d’un million d’utilisateurs. Le Liban se place derrière Bahreïn (36,9%), les Emirats arabes unis (42%) et le Qatar (59,7%).

[10Arab Social Media Report : Facebook Usage. Vol. 1, No. 1, January 2011. http://www.dsg.ae/LinkClick.aspx?fi...

[11Le Monde, 7 mai 2011.

[12Visualizing Friendships par Paul Butler, 13 décembre 2010. http://www.facebook.com/notes/faceb...

[13Voir aussi : Arab Social Media Report : Facebook Usage. Vol. 1, No. 1, January 2011 par Racha Mourtada et Fadi Salem de la Dubai School of Government http://www.dsg.ae/LinkClick.aspx?fi...

[14Sur Wikileaks, voir l’interview de Julian Assange dans Libération des 16-17 avril 2011, page XII « Le Mag ».

[15Rapport 2011 d’Amnesty International. http://www.amnesty.fr/Informez-vous...

[16Y.-A. de la Messuzière, Revue des deux Mondes p. 71. Mai 2011.

[17Rapport 2011 d’Amnesty International, p. XVIII.

[18Revue des Deux Mondes, mai 2011, p. 75.

[19Claire-Gabrielle Talon, « Al Jazira à l’épreuve du Qatar », Le Monde du 12 avril 2011

[20Claire-Gabrielle Talon, Le Monde du 12 avril 2011. http://www.lemonde.fr/idees/article...

[21Cité par Hamid Tahri, El Watan du 27 avril 2011 : http://www.djazairess.com/fr/elwata...

[22Le Monde du 7 mars 2011.